L'HOMME SEMENCE
L’homme – semence
Violette Ailhaud
Ecrit en 1919 par une femme inconnue, cette histoire réelle ou fictive dut attendre 2006 pour être connue du grand public. L’écrivaine décédée en 1925 laissa chez son notaire une enveloppe à ouvrir en 1952 et a légué ce récit à l’aînée de ses descendantes.
Acte de résistance, ce texte a une valeur essentielle mais aussi politique, liée aux évènements de 1851.
L’histoire se passe en Provence ou au Chili , au 19ème siècle ou au Moyen-âge durant les exactions d’un Bonaparte ou d’un Pinochet .C’est dire qu’on a affaire à un mythe, à un récit des origines , « à un temps , hors du temps »
Du reste l’héroïne rêve de donner corps au mythe d’Eve et d’être la première femme qu’elle deviendra grâce à l’homme arrivé au village.
C’est pourquoi cette histoire quoique contextualisée a une portée universelle comme en témoigne la multiplicité de ses traductions.
Cela se passe dans un village de femmes, vide d’hommes, d’un vide physique et affectif, cosmique et humain . C ‘est pourquoi l’auteur fait le choix d’une prose poétique qui est prose du monde car les noces dont il est question sont celles du monde, d’un monde essentiellement tragique puisque l’homme fait pour la mort veut la vie. Et de multiplier les métaphores : la faux qui abat les blés, est la mort qui a emporté les hommes. Tout être : minéral, végétal, humain y est considéré comme unique. Jean est « le »
Jean et sa peau est « la » peau de l’homme. C’est dire qu’à l’instar de Giono ou Char, l’auteur restitue leur âme aux choses et à nos yeux l’émerveillement.
Pour le dire le style est rude, dépouillé à l’os. Les mots font sens dans l’immédiateté de la profondeur. Pourtant ou plutôt aussi les descriptions sont réalistes.
Les mots du pays fleurissent à chaque page non pour faire authentique mais parce qu’il ne peut en être autrement, parce que c’est d’un ordinaire dont il est question, d’un ordinaire qui à la lumière du désir apparaît comme extraordinaire.
Aussi tout dit le désir, de la nature à l’individu.
Le désir c’est-à-dire cette persévérance dans l’être qui signifie que la vie veut vivre indépendamment de toute morale. Le désir est la force aveugle qui va et emporte tout .Ce sont les épousailles d’Eros et de Veikos. Puisqu’un jour- et le récit débute ainsi –
« ça vient du fond de la vallée »
Qu’est-ce que ce « ça » ?
Qui vient ?, L’inconnu, l’étranger ,l’homme qui ensemencera la communauté des femmes pour calmer l’inquiétude, tapie au fond du ventre qui crie le désir.
Aussi n’est-il pas question de sentiment amoureux mais de survie de l’espèce car il faudra le partager et qu’il accepte de faire son travail d’homme.
Ainsi les femmes en ont- elles décidé Avant sa venue.
Qui est-il cet homme ?
Un lecteur, à une époque où la population des campagnes est illettrée .Que lit- il ?
Un livre sur l’insurrection des ouvriers de Bruxelles en juillet 1830. On le suppose libertaire. Point commun avec la narratrice à qui son père a appris à lire et qui a précieusement caché cinq livres dans le puits Avant la venue des soldats.
Lire, c’est se révolter, c’est résister mais c’est aussi se rapprocher lorsque le plaisir se double de la sensualité timide et ardente des corps.
L’homme sera l’Adam de cette Eve nouvelle.
Elle sera son amoureuse, la première et la dernière car avec les autres il fera son travail d'homme et le fera bien.
Avant de le partager, elle connait la danse des corps , le plaisir exclamé dans le cri , la faim qui s’assouvit.
C’est « la faim du tigre » qu’évoque Barjavel - qui plonge ses racines dans la vie animale. La femme doit être ensemencée comme le champ. Et le besoin, de se doubler du désir. Le ventre n’est pas le lieu de l’impur mais de l’intelligence. Il sait instinctivement l’essentiel et la femme l’écoute, car elle comprend le langage des forces chtoniennes. La femme est à l’écoute des corps, celui de la terre, le sien et celui de l’autre. Corps archaïque, corps paysage, le sien et celui de l’autre par lequel elle fait l’expérience d’une double altérité.
Elle hésite, craintive, mais apprend vite car pareille à « une louve affamée », elle est tenaillée par le manque qu’il faut combler et qui a pour nom « désir de vivre »
Qu’est-ce que ce récit nous dit de la femme ?
Il nous dit la complexité de la condition de la femme à laquelle sont assignés des rôles genrés qui lui insupportent et la déterminent; il nous dit la loi des hommes qui l’aliène et la maintient dans l’attente, le silence, la solitude, le repli à l’intérieur « caché du reste du monde », à l’instar du village.
Mais elle nous dit aussi que la femme est l’avenir de l’homme, de l’espèce humaine, qu’elle est capable de faire face au pire, pour maintenir la vie en maintenant un modèle de société où la solidarité remplace l’égoïsme, le partage la propriété privée, l’égalité la hiérarchie, la vérité les faux-semblants.
Et si vivre est difficile, on y apprend aussi que la vie est belle. Les mois passent, les enfants naissent, des hommes reviennent et Jean reprend sa route et la vie son cours.
ANASTASIA SOLANGE CHOPPLET
Congérencière et philosophe