SIMONE DE BEAUVOIR – LE DEUXIEME SEXE
ANALYSE TEXTE
SIMONE DE BEAUVOIR – LE DEUXIEME SEXE
Simone de Beauvoir est une philosophe du XXème siècle connue, entre autre, pour avoir été à l’origine de ce qui deviendra le féminisme.
Dans ce texte extrait de « Le deuxième Sexe » elle emprunte à Erasme une célèbre formule « On ne nait pas homme on le devient » mais en l’appliquant à la femme. Ainsi s’inscrit-elle en faux contre l’idée d’une nature féminine à l’instar du reste de tout le courant existentialiste qui prônait que l’existence précède l’essence.
Dans cette perspective son texte à visée argumentative s’emploie à démontrer que la femelle humaine est le produit d’un processus de différentiation progressive et non une donnée biologique, psychologique ou économique. Du reste elle soutient la même thèse à l’égard de ce qui deviendra un mâle.
Nul être humain n’échappe donc à ce processus nécessaire toutefois pour construire son identité qui est cependant aliénée à l’intersubjectivité qui conditionne l’émergence du moi.
L’auteure expose dès le début du texte sa thèse « On ne nait pas femme : on le devient » qui établit une antithèse entre « naître » et « devenir » c’est-à-dire entre être / devenir ; essence / existence ; nature / culture. Il n’y a en effet pas de destin fixé de toute éternité, l’homme est une histoire et cette histoire il l’a faite par ses choix. C’est dire que l’individu est libre même s’il n’a pas choisi sa condition, être né ici, maintenant, dans telle société… mais c’est lui qui choisira ce qu’il en fera, comment il la jugera, quelles valeurs il leur confèrera.
Appliqué à la femme cela signifie qu’elle est le produit des représentations de la société qui lui assigne en vertu de son sexe, distinct de celui de l’homme, des fonctions spécifiques.
Pour souligner la réification de la femme, Beauvoir explique qu’elle se situe entre le mâle dont elle se distingue sexuellement et le castrat qui est une sorte de femelle puisqu’il est castré, mais à sa différence la femelle ne l’est pas. C’est dire à quel point la femme et un être ambigu, indéfinissable, sans genre assignable si ce n’est par défaut, elle n’est ni ceci, ni cela, sans être elle-même « quelque chose ». Elle relève de la catégorie du « monstre ».
Alors comment devient-on femme?
A contrario de l’opinion courante qui assigne des différences très précoces au petit garçon ou à la petite fille, Beauvoir souligne qu’en soi ni l’un ni l’autre ne se vivent comme tel, c’est-à-dire n’ont conscience d’eux-mêmes comme sexuellement définis ce qu’ils ne seront que dans le cadre d’échanges intersubjectifs. Face à l’autre, le petit enfant deviendra autre pour lui-même et se constituera en moi, mais jusque-là, les enfants mâles et femelles sont dans une indifférenciation sexuelle, leur corps leur servant de capteur sensible du monde. Tous connaissent les mêmes expériences originelles (phase orale-anale-génitale) les mêmes réactions psychologiques, les mêmes capacités intellectuelles.
Les différences de sexe, qui sont à l’origine des inégalités de traitement dont sont victimes les femmes, interviennent cependant très jeunes dès que les adultes assignent des rôles, des comportements, des traits de caractère aux enfants, ce que relaient par exemple les couleurs (rose ≠ bleu) les jeux (poupées ≠ trains) les interdits,… Ainsi devient-on une petite fille qui joue à la poupée, aime les robes et séduit son monde, alors que le petit garçon opte pour les trains, les voitures, les panoplies de superman. Les rôles des adultes, leurs fonctions, leurs statut sont déjà là en puissance et peu parviendront à en sortir, Simone de Beauvoir fut elle-même l’objet de critiques et d’insultes à la suite du « Deuxième sexe ».
Ainsi n’a-t-on pas le droit de devenir ce que l’on veut, ce que la société perpétue encore. Faut-il alors s’en ternir éloigné?
Pourtant le processus intersubjectif est nécessaire à la construction de l’identité comme en témoigne le stade du miroir. C’est précisément en se distinguant de l’autre que l’on prend conscience de soi comme soi-même, mais ce faisant la représentation à laquelle l’autre m’assigne lorsqu’il me reconnait comme autre que lui-même m’aliène, voire me néantise puisque je ne suis moi qu’à la condition d’être autre que moi-même pour moi-même.
Tel est le double bind de la construction de l’identité et de la conscience de soi.
Dans ces conditions que signifie le moi? Suis-je jamais conscient de qui je suis? Cette conscience de soi que l’on acquiert par le regard d’autrui permet-elle de se connaître?
Bien qu’écrit en 1949 le texte de Beauvoir conserve à travers le monde toute son actualité et se heurte aux mêmes démentis, aux mêmes refus, aux mêmes manipulations idéologiques.
Au nom de leur « faiblesse » physique et psychologique on interdit des métiers aux femmes, on les cantonne dans les travaux d’intérieur, on les paye moins, on leur interdit de participer à la vie politique, on sanctionne leur sexualité, on les condamne moralement, on les marie sans leur consentement, on les excise, on en fait des esclaves sexuelles, on les lapide, on leur interdit de disposer de leur corps, d’avorter, de sortir, de conduire une voiture. Bien sûr les doses sont différentes mais même infinitésimales elles perdurent. Pourquoi faut-il en faire plus quand on est une femme et se justifier à cause de cette faiblesse dite congénitale arbitrairement assignée?
ANASTASIA CHOPPLET
Conférencière et philosophe