LA VIE ET LA MORT
« La vie c’est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » (1)
Bichat
Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, alors que l’homme fait l’expérience de ce qu’est la vie en tant qu’il est vivant, il lui est difficile de définir ce qu’est la vie, pour preuve les multiples définitions dont elle fut l’objet au cours de l’histoire des idées.
En l’occurrence Bichat, qui fut médecin et chercheur définit la vie comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » c’est-à-dire à tout ce qui tend sans cesse à détruire les corps vivants qui à leur tour « exercent les unes sur les autres une action continuelle ».
Notons que cette caractérisation n’est pas sans rappeler celle de Hobbes empruntée à Plaute, « homo lupus homini ». Dans les deux cas la vie est conçue comme un combat sans merci où il s’agit de conserver sa vie quitte à éliminer l’autre pour ce faire. Résister et attaquer seraient donc les conditions de survie du vivant. A la même époque Darwin envisage aussi la vie comme un processus de sélection et Nietzsche lecteur de Darwin mais aussi des savants de son siècle, affirme dans la première partie du « Gai Savoir » § 26 que « Vivre – cela veut dire : rejeter sans cesse loin de soi quelque chose qui tend à mourir ; vivre – cela veut dire : être cruel et inexorable… être impitoyable… être sans cesse un assassin ». Sous ce vocabulaire pugnace on retrouve ce qu’au livre 5 § 349 Nietzche nomme volonté de puissance « qu’est précisément volonté de vie ».
On peut toutefois objecter d’un part que l’homme ne semble pas apte à vivre comme en témoigne son comportement suicidaire puisque pour vivre il renonce à la vie, la renie, s’en détourne au profit d’arrières-mondes inexistants et mortifères : et d’autre part qu’en l’absence de coopération, d’altruisme et autres formes de sympathie, le vivant n’aurait pas survécu et ne survivrait pas.
Pour parler dans les termes d’Héraclite que Nietzsche admirait, face à thanatos il faut éros (« Gai Savoir » § 31).
C’est du reste ce que tend à illustrer la « Supplication » de Sveltana Alexievitch dont le titre en appel à la compassion et non à la destruction. Au demeurant le livre tout entier est un hymne à l’amour plus fort que la mort. Un amour qui au lieu de supprimer le faible, le malade, l’handicapé comme semble le préconiser Nietzsche (§ 338), démultiplie les moyens de le conserver en vie. Est-ce à dire que le principe unifiant est plus bénéfique à la vie? Est-ce à dire que la force de vivre peut se manifester chez le faible? Est-ce à dire que la force de la vie vient de sa capacité à intégrer sa propre vulnérabilité? Si oui, c’est alors une tout autre définition de la vie qui se profile.
Telle qu’elle est formulée la définition de Bichat se situe du point de vue de la physiologie, comme l’indique le titre de l’ouvrage dont elle est extraite et définit le vivant en général sans qu’il y soit question de l’homme en particulier, et l’on peut se poser la question de savoir, si pour nécessaire que soit cette caractérisation elle est cependant suffisante pour s’appliquer à l’homme y compris du même point de vue qui est le sien.
En effet définir la vie par la résistance et l’agressivité occulte ses autres fonctions déjà définies par Kant au XVIIIème siècle, à savoir : la réparation ; l’auto engendrement ; la reproduction et la conservation de l’espèce ; les échanges avec le milieu. On note que ces fonctions impliquent des échanges avec celui-ci grâce auquel le vivant peut perdurer. C’est donc en termes de coopération que le vivant doit aussi être défini afin de se conserver et de conserver le milieu avec lequel il échange. Or c’est faute d’avoir pensé la vie en ces termes que le XXème siècle a généré des catastrophes technologiques dont Tchernobyl est l’un des funestes exemples. En se comportant comme un prédateur de son milieu l’homme a coupé la branche sur laquelle il était assis, jouant les apprentis sorciers il n’a su mesurer son impact sur le milieu et sur lui-même. Si vivre c’est « être en danger » comme l’écrit Nietzsche, encore faut-il mesurer celui-ci pour que l’«aventure » ne tourne pas à la catastrophe.
Catastrophe écologique et humaine qui a laissé une génération « désespérée, désarmée ». Loin de résister les victimes, ont, du moins dans un premier temps, cédé au fatalisme. « Le monde s’est rétréci jusqu’à un point… S’est contacté ».
Dès lors se pose la question de savoir si l’homme est apte à vivre, si sa force de vivre tient au seul instinct animal, à ses fonctions physiologiques ou si sa volonté n’est pas requise à cet effet.
Face à la douleur, à la barbarie, à la haine, au mensonge, à l’incurie du pouvoir que faire? Se résigner à obéir car l’obéissance est devenue une habitude qui jugule la menace ; céder au désespoir et se replier sur soi sans plus espérer vivre mais seulement survivre « sans savoir que nous sommes en train de mourir… dans un monde obscurci », celui d’un naufrage cosmique et social, précise Alexievitch dans une interview ; se réfugier dans des arrières-mondes qui paradoxalement anéantissent l’homme et ajoute Nietzsche l’Europe, en prétendant les sauver. Et le philosophe de dénoncer cette maladie qui attaque son propre corps et qu’il nomme nihilisme, c’est-à-dire réduction à rien (nihili). Ce n’est point là la réduction alchimique qui ayant décanté le métal préside à sa transmutation, c’est au contraire l’anéantissement de la force de vivre, la réduction à néant dont le christianisme et autres-ismes sont les causes efficientes qu’il s’agisse du platonisme et jusqu’à un certain point du bouddhisme. L’européen, explique Nietzsche, a retourné contre lui son agressivité ; nécessaire cependant au vivant. Le christianisme lui a enjoint de mépriser l’ici « bas » et ce faisant le corps, la sexualité, la vie, la combativité au nom d’une pitié et d’un amour du prochain lénifiant.
A la « vraie » vie qui est tromperie, mensonge, ruse, violence, à l’instar du lion de Zarathoustra, on a substitué un doux rêve au nom duquel les religions et en particulier le christianisme n’ont cessé d’exercer une barbarie et une cruauté qu’elles fustigeaient. Conséquence, l’Europe est malade, peureuse, frileuse, ne connait que des passions tristes (Spinoza) ; nationalisme – antisémitisme – christianisme, incapable de comprendre quelle force de vivre il a fallu et il faut encore au peuple juif pour résister (« Aurore » § 205). Le héraut de cette catastrophe est, selon Nietzsche, Wagner, chantre du nihilisme.
Alexievitch témoigne aussi dans la « Supplication » du travail de ces forces négatives qui ont réduit un peuple au désespoir. Elle en fera le sujet d’un autre livre « La fin de l’homme rouge » où il est question d’un autre –isme, le communisme dont le corollaire est le capitalisme lorsqu’au bonheur collectif on substitue celui individuel que devrait procurer l’argent. « L’argent est devenu synonyme de liberté ». Après la prise de conscience liée à la défaite en Afghanistan et Tchernobyl on aurait pu espérer un autre monde, mais il n’en fut rien, des décennies d’assujettissement avaient rendu l’homo sovieticus peureux, incapable de faire face aux nouveaux enjeux.
Quel sens dès lors conférer à la vie? Comment vivre encore dans une Europe malade et après Tchernobyl, car vivre ne suffit pas à l’homme il veut vivre bien, tendre vers un horizon. Il ne peut se réduire ni se résoudre à être un ensemble de « fonctions résistant à la mort ».
Telle que nous posons notre question, on voit bien que nous nous situons à un point de vue moral. Puisque la réponse physiologique ne suffit pas, il nous faut reposer la question de savoir ce qui en nous résiste à la mort. Qu’est-ce qui permet à l’homme de faire ce qu’aucun animal ne ferait, interroge Saint Exupery dans « Terre des hommes »?
A cela on peut d’une part répondre : l’amour. C’est en effet en ces termes que répond Guillaumet qui a survécu à un terrible accident dans la Cordilière des Andes en songeant à sa famille, à ses copains. C’est ainsi aussi que répondent les témoins qu’interroge Alexievitch soit qu’ils se dévouent au péril de leur vie comme le témoin du Prologue dont tous les gestes s’accompagnent d’un « je t’aime » ; soit qu’ils retournent vivre dans la zone contaminée où étrangement la vie a repris, en ayant surmonté la peur que l’auteure définit comme « l’éventualité de se retrouver hors des limites de notre vie… de la culture » grâce à une vie communautaire.
Dès lors c’est bien l’amour qui peut sauver l’homme et non pas la haine. C’est pourquoi Alexievitch se défend contre les critiques qui en font « une écrivaine des catastrophes » alors qu’elle « cherche tout le temps des mots d’amour ».
Bien sûr cela ne va pas sans s’affronter à la douleur dont Nietzsche fait l’épreuve par excellence pour se surmonter, pour éprouver sa résistance, pour construire une individualité forte de sa capacité plastique à inclure les forces réactives et à transcender en soi les passions négatives vis-à-vis
desquelles il faut « être cruel et inexorable » pour en finir avec « tout ce qui en nous n’est que faible et vieilli et pas seulement en nous ». C’est à cette condition que l’on ne renonce pas à vivre, que l’on n’aspire pas à ces chimériques et mortifères mondes supérieurs (« Gai Savoir » § 27).
Vivre c’est donc, écrit Nietzsche dans « Par delà le bien et le mal » (§ 9) « préférer être injuste, limité, vouloir être différent » rien là de cet humanisme que prône Alexievitch « seul un humanisme peut nos apprendre à aimer la vie, à cultiver l’amour pour tout ce qui vit, pour la nature. Autrement nous allons tous disparaitre ».
C’est donc en termes de coopération, de respect, d’altruisme « à l’égard du chevreuil blessé » qui veut vivre, qu’Alexievitch envisage le futur et définit la force de vivre tandis que Nietzsche, passées les deux métamorphoses du chameau et du lion, chante l’enfant danseur.
Cependant les points de vue des deux auteurs sont différents, car si l’une adopte un point de vue moral pour répondre à des questions existentielles, l’autre adopte une position métaphysique car c’est en termes ontologiques qu’il aborde la question de la vie. En quoi l’être de la vie consiste-t-il?
Fort de son héritage grec, Nietzsche répond que la vie est artiste. Que ce soit sous sa forme dionysiaque ou apollonienne, obscurité et clarté, la vie est tragédie, chant du bouc que l’on égorge, démembrement de Dionysos qui pareil au Phénix renait éternellement.
La vie est donc artiste, débordement incessant de formes nouvelles et diverses, plasticité infinie, étonnement et aventure à l’instar de ce premier janvier que Nietzsche aimait tant et qui signifiait le renouveau de forces vitales que lui-même connut à chaque fois qu’il renaissait de ses maux. « Je vis encore… il me faut encore vivre » écrit-il dans « Pour le Nouvel An » (§ 276) comme en écho aux témoins de la « Supplication » qui répètent « il faut vivre ».
Or cet amour de la vie, non pas celle imaginaire du nihilisme, est telle qu’il faut en vouloir l’éternel retour pour que soit transcendée la mort. Toute douleur trouve alors sens, car elle est libératrice pour une vie plus ample, plus forte, celle du surhumain qui dit « oui » à la vie.
C’est le « oui » de l’enfant.
« L’amour de la vie est même encore possible » écrit le philosophe au § 3 de l’avant-propos du « Gai Savoir » mais à condition de faire de ce qui me tue une force supérieure. Pour cela il faudra supporter « Le poids le plus lourd » mais l’Europe laminée par la maladie du nihilisme, l’homo sovietus laissé sans repère ni force en sont-il capables? Telle est l’inquiétante question sur laquelle nous laissent les deux auteurs, l’un mort depuis plus d’un siècle, l’autre l’affrontant actuellement en Biélorussie à des forces négatives.
ANASTASIA CHOPPLET
(1) Citation complète : « Tel est en effet, le mode d’existence des corps vivants, que tout ce qui les entoure tend à les détruire.
Les corps inorganiques agissent sans cesse sur eux ; eux-mêmes exercent les uns sur les autres une action continuelle ; bientôt ils succomberaient s’ils n’avaient pas en eux un principe permanent de réaction. Ce principe est celui de la vie… alternative habituelle d’actions de la part des corps extérieurs et de réaction de la part du corps vivant… » .
Recherches physiologiques sur la vie et la mort - Bichat