FAUT-IL CHOISIR ENTRE CROIRE ET SAVOIR ?
FAUT-IL CHOISIR ENTRE CROIRE ET SAVOIR ?
Selon la tradition philosophique, la croyance est l’objet d’un doute quant à sa valeur de vérité comme en témoigne le bas degré de certitude de l’expression « croire à ». Cependant et paradoxalement le même verbe accompagné de la préposition « en » exprime un haut degré de certitude : croire en Dieu, ne souffre pas de doute quant à son existence. Mais a-t-on pour autant un savoir sur lui? Etonnament la réponse est oui et se nomme la théologie, c’est-à-dire le discours rationnel (logos) tenu sur Dieu ; théos. Du latin sapere qui signifie goûter, avoir de l’intelligence, de la prudence, le savoir est l’ensemble organisé des notions adressées et transmises et par conséquent acquises dans un domaine spécifique. Il est donc doublement adoubé à la fois par ceux qui le génèrent de façon rationnelle et par ceux qui l’étudient et le transmettent. Il informe une représentation du monde et une façon de le penser. Il semblerait donc que l’une des différences entre les deux notions soit la subjectivité de l’une, l’objectivité de l’autre. Croire produirait une connaissance subjective, faite d’expériences, de réflexion, mais aussi d’une relation intuitive au monde. Du reste cum nascor signifie « naître avec » c’est dire qu’il en va de mon être et de la construction de mon identité dans le processus de connaissance. Croire en Dieu n’a pas du tout le même sens qu’avoir un savoir sur lui et à contrario on saisit mal ce que signifierait croire en la science si ce n’est en faire une sorte de divinité en laquelle on aurait foi.
Dès lors il semble nécessaire de distinguer croire et savoir mais faut-il pour autant choisir ou plutôt les penser en terme de collaboration de façon à ce que le croire produise du savoir et qu’à son tour celui-ci ne refuse pas un croire nécessaire dans bien des domaines à moins d’accepter d’être réduit à l’inaction.
Depuis les physiologoï (VIIIème siècle avant JC) les philosophes se sont efforcés de distinguer le muthos, récit objet de croyance, du logos, parole rationnelle constituant un savoir enseigné dans les écoles grâce à la transmission de maîtres à disciples.
Bien sûr certains savoirs sont transmis au moyen de paroles obscures, telles celles d’Héraclite, nommé Héraclite l’obscur, mais la volonté des physiologoï était d’expliciter l’origine du monde grâce à des principes naturels observables : l’eau, le feu… Cependant il n’est jusqu’à Platon qui ne recourût à des mythes, songeons à celui de la Caverne pour illustrer une pensée abstraite, celle de la distinction entre monde sensible et intelligible. Mais cette allégorie ne requiert pas une croyance, elle est au contraire la condition d’accès aux Idées dont le philosophe fait l’objet de sa réflexion afin d’élaborer un savoir vrai, c’est-à-dire nécessaire et universel. Cependant, Nietzsche ne manquera pas de dénoncer cette démarche comme une religiosité instauratrice d’arrières-mondes illusoires requérant justement une croyance.
Pourtant au fronton de l’Académie, il était bien noté que « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre » autrement homme de savoir.
Nombreux furent les philosophes qui s’interrogèrent sur la nature de la religion et les conséquences de la croyance en particulier dans l’antiquité, qu’on songe aux matérialistes et au XIXème siècle, durant lequel Nietzsche, Freud, Marx voulurent démontrer l’inanité et les effets néfastes de la croyance religieuse qui au nom d’une supposée vie de bonheur après la mort, exigeait le mépris de la vie terrestre ou son acceptation résignée. Freud la qualifie de névrose infantile liée à l’image surdéterminée d’un père protecteur, Marx la définit comme « l’opium du peuple » permettant certes de soulager la douleur mais surtout d’endormir.
Face à la croyance mortifère il fallait donc choisir le savoir fait par et pour l’homme, susceptible grâce à « la connaissance des conditions authentiques de la vie, d’y puiser la force de vivre et les raisons d’agir » (Simone de Beauvoir). Certes le savoir requiert un douloureux arrachement à ce que l’on croit, une lucidité sans concession et une connaissance de soi, mais entre le mensonge qui arrange et la vérité qui dérange, il faut effectivement choisir.
Mais le savoir défini comme le résultat nécessaire et absolu d’un processus de connaissance ne tombe-t-il pas aussi sous le coup d’une croyance? Mais n’est-ce pas occulter le fait que tout être vit en situation, éprouve des désirs, doit ruser, se couler dans des apparences, mentir? Face à cela la volonté de vérité ne sacrifie-t-elle pas la vie à un pouvoir totalitaire?
Certes dans « Big Brother » la vie en société est organisée, la paix interne règne, il n’y a qu’une langue, qu’une histoire, qu’une pensée officielle qu’une vérité mais les hommes y sont des sortes de robots vivants, sans croyances, sans sentiments, sans vie. Les « mono » mènent toujours au totalitarisme et à la violence.
Alors la croyance serait-elle le sel de la vie, faisant de chacun un être unique, original, doué de ce « génie de l’équivocité » dont Merleau Ponty fait le propre de l’homme? Croyances qui se heurtent durant les débats, qui inondent les réseaux sociaux, qui alimentent les superstitions mais nous révèlent ce faisant ce qu’est l’homme : fragile, vulnérable, craintif, manipulateur, naïf or ce savoir que l’on peut en déduire, est requis au vivre-ensemble.
Ce faisant la croyance nous révèle aussi les limites du savoir : limites ponctuelles et essentielles.
Ponctuelles dans le domaine des sciences avec les limites évoquées ci-dessus pour éviter qu’on ne la considère comme une nouvelle religion en laquelle il faudrait croire, mais limites essentielles aussi dès que son objet est l’homme. Ainsi la médecine est-elle constituée d’un ensemble de savoirs expérimentés, mais les mécanismes de la guérison lui échappent et dépendent de la confiance du patient en lui-même.
On pourrait en dire autant du sportif ou de toute entreprise : il faut croire en soi et en ses idées.
De toute évidence la croyance est nécessaire au savoir afin de lui conférer de la force, mais aussi pour limiter son hégémonie. Il ne suffit pas en effet d’avoir fait sciences-po pour être un politique on sera au mieux un technocrate plus ou moins psycho-rigide. Il faut avoir des projets pour la société, il faut lui donner à espérer, il faut l’enthousiasmer, accepter le débat, confronter des opinions.
Mais on objectera avec Bachelard que « l’opinion pense mal ou plutôt elle ne pense pas, elle transforme des besoins en connaissances » et de ce fait il faut l’éliminer au profit du savoir qui procède par questionnement, doute, interrogation, tandis que l’opinion ne connaît que l’évidence.
Certes on ne peut qu’être d’accord avec Bachelard mais on peut aussi, avec Platon, envisager de transformer la croyance naïve, irréfléchie, influençable et fluctuante en « ortho-doxa » en opinion droite grâce justement au dialogue qu’a inauguré Socrate, fait de questions et de réponses à leur tour interrogées afin de bâtir ensemble une vérité consensuelle. La croyance requiert dès lors une méthode afin de justifier d’une valeur de vérité susceptible de la constituer en savoir. C’est du reste le cas de la religion qui élabore un savoir de ses croyances, la théologie, s’efforçant de soumettre aux exigences de la raison les croyances de sa foi. Mais comme nous l’avons stipulé la croyance érigée en savoir, peut se scléroser et devenir une arme de guerre contre toute croyance différente.
C’est pourquoi la difficulté consiste à conférer aux croyances une valeur de savoir afin que l’un ne se sclérose pas et que l’autre n’érige pas ses opinions en savoirs tout aussi sclérosés et totalitaires.
A la question de savoir s’il faut choisir entre croire et savoir, nous répondrons que la réponse en faveur de l’un ou l’autre aboutit à la même conséquence car un savoir sans croyance est vide, et une croyance sans savoir est aveugle. Pour que la croyance devienne une force de conviction il lui faut la lucidité et le renseignement du savoir, mais pour que celui –ci nous inter-esse, qu’on y adhère et qu’il nous convainque il lui faut prendre en compte les croyances, les clarifier, mais aussi y puiser la force du croire.
Le savoir doit demeurer une aventure.
ANASTASIA CHOPPLET
Conférencière et philosophe