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Conférences de Solange Anastasia Chopplet
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Conférences de Solange Anastasia Chopplet
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9 juin 2021

SIMONE DE BEAUVOIR

« Puisque nous ne réussissons pas à la fuir, essayons donc de regarder en face la vérité. Essayons d’assumer notre fondamentale ambiguïté. C’est dans la connaissance des conditions authentiques de notre vie qu’il nous faut puiser la force de vivre et des raisons d’agir » écrit Simone de Beauvoir dans son ouvrage « Pour une morale de l’ambiguïté » (1947), Gallimard, « Folio essais », 2003, p. 14.

 De façon fort paradoxale il semblerait que vivre, alors que c’est l’état de tout vivant, n’aille, en tout cas pour l’homme, pas de soi puisqu’il lui faudrait comme l’indique Simone de Beauvoir puiser « dans la connaissance des conditions authentiques de notre vie la force de vivre et des raisons d’agir ».

En tant que philosophe existentialiste l’auteure considère que l’existence précède l’essence et qu’en conséquence la vie est un projet qu’il nous faut réaliser grâce à notre action, d’où l’impératif de trouver des raisons d’agir et une réelle force de vivre susceptible de  déployer et de faire sien le monde dans lequel l’homme est jeté et qui constitue la condition humaine. Autrement dit l’homme est un être contingent auquel il revient de donner un sens à des conditions de vivre nécessaires. Celles-ci ont pour nom : la mort, la vieillesse, la douleur mais aussi les conditions historiques, sociales, politiques dans lesquelles nous naissons. Or la question est de savoir comment les vivre. On peut les considérer comme des fatalités, ainsi les habitants de Pripiat qu’évoque Alexievitch (1) n’ont-ils pas choisi d’être victimes de l’explosion de Tchernobyl, de voir disparaitre leurs parents, de perdre leurs biens, d’être exilés, ils l’ont subi. Certains l’ont considéré comme un châtiment de Dieu, d’autres comme une fatalité arguant que le peuple russe est fait pour souffrir.

Les conditions authentiques qu’évoque Beauvoir nous rappellent à notre fragilité de roseau et à l’interrogation métaphysique de notre radicale contingence.

Or si nous sommes effectivement des êtres faits pour la mort, alors à quoi bon agir, à quoi bon chercher la force de vivre puisque nous mourrons? Que valent face à cela nos constructions, nos projets, nos rêves? On pourrait cependant arguer que les conditions, du moins socio- économico-politiques peuvent être changées, comme en témoignent l’éclatement du bloc soviétique et l’indépendance de la Biélorussie, mais dans le même temps l’emprise de l’Etat est si forte, si lointaine et présente en même temps que des décennies de soumission et de confiance en ont fait un big brother que l’on craint et dont on attend, pour certains, tout.

 

Comme l’asserte Nietzsche au § 296 (la réputation de fermeté) « Qu’il est difficile de vivre lorsque l’on sent que l’on a contre soi et partout autour de soi le jugement de nombreux millénaires ».

Alors faut-il se résigner à vivre? Mais vivre ne consiste justement pas de se résigner mais être à en santé, à avoir un avenir, à croitre, à gagner en puissance («  Gai Savoir » préface) à condition de trouver des raisons de vivre. Mais comment? Et lesquelles?

A cette question Beauvoir répond comme Socrate avant elle, par la connaissance. C’est le fameux oracle de Delphes qui enjoint de se connaître soi-même. Depuis des millénaires cette injonction est commentée et interprétée. L’auteure l’applique aux conditions authentiques que nous avons évoquées. Mais suffit-il de connaitre pour agir? Bien souvent la connaissance accompagnée de réflexion et de doute, empêche l’action d’autant que cette connaissance ne peut être que limitée et lacunaire puisque l’être est en devenir. C’est pourquoi Nietzsche écrit dans la préface du « Gai Savoir » « Je vis encore, je pense encore : je dois vivre encore, car je dois encore penser ». C’est pourquoi comme l’écrit Gamblin dan sa lettre au facteur Cheval « Tous ces « pourquoi » sans « parce que » font de vous un être étrange ». La Sphinge s’adressant à Oedipe nous fait connaitre celui-ci comme une énigme. Or l’énigme donne à penser car elle ne peut trouver de réponse. Pour lors, de façon paradoxale, Beauvoir puise dans la connaissance de nos conditions de vie, la force de vivre, alors qu’il y aurait lieu d’être dé-espérés comme le furent les habitants de Pripiat « Je l’ai vécu alors, il y a dix ans et je le revis tous les jours actuellement » sans être capable de trouver en l’occurrence des raisons de vivre.

Et pourtant le choc de Tchernobyl dessilla bien des yeux sur les capacités de vivre des uns et des autres, liquidateurs, personnel soignant, et simples quidam qui décidèrent de rester sur place ou d’y retourner ; sur le régime politique incapable de leur dire la vérité ; sur les manipulations diverses dont ils étaient victimes tels que le bonheur par la croissance et la consommation.

Certains décidèrent de retourner sur place. Ils y découvrirent une nature encore vivante « Tout vit ici. Absolument tout » assure un témoin et c’est à eux « d’arracher à la nature ses faveurs ».

Faut-il alors penser que la douleur que génère la connaissance et ce faisant la démystification est nécessaire à la vie et donne des raisons de vivre?

C’est ce qu’affirme Nietzsche « Une perte est une perte pendant une heure à peine : avec elle un cadeau nous est tombé du ciel – une nouvelle force par exemple » (§ 326 –« Les conditions de l’âme et de la douleur »).

Face à la douleur on peut soit s’abandonner et lui conférer le sens d’une fatalité ;  soit chercher à lui échapper par des drogues, des divertissements dont font partie ces arrières-mondes de bonheur que promettent les religions et au premier chef le christianisme comme le pense Nietzsche : ou bien on peut y puiser la force de vivre, car « ce qui ne tue pas rend plus fort » et décider de conférer un sens à ce qui advient en tant qu’épreuve et preuve de ladite force de vivre.

Ainsi des biélorusses ont-ils retrouvé une mode de vie communautaire, fait d’entraide et d’échange.

Ils ont reconquis ainsi leur liberté perdue et osé faire à nouveau des enfants « Je donnai naissance à un garçon. Maintenant, j’ai quelqu’un pour qui vivre et respirer » dit un témoin dans « La Supplication ».

La force de vivre et les raisons d’exister ne sont pas ailleurs car ces ailleurs se paient du sacrifice de la vie, méprisée, assure Nietzsche qui qualifie la religion de « plus grand danger d’asservissement intellectuel » (§ 277) car à cause d’elle « La confiance dans la vie s’est évanouie : la vie elle-même est devenue problème » (Préface).

Problème et de ce fait hésitation « Etre ou ne pas être, telle est la question » se demandait Hamlet à moins qu’il ne faille changer la virgule de place, selon Michaïl Edwards « To be or not, to be that is the question » auquel cas la réponse n’est plus le suicide mais la façon de vivre et de conférer un sens  à la vie en la vivant.

Telle serait sans doute l’option de Beauvoir comme de Nietzsche qui se détourne résolument de toute forme de nihilisme. « Nous nions et devons nier parce que quelque chose en nous veut vivre et s’affirmer » (§ 307). Or ce quelque chose c’est la volonté de puissance, découverte par Nietzsche chez Schopenhauer, ou le désir de persévérer dans l’être théorisé par Spinoza qui nous offre l’origine et le terreau de ce « Il faut vivre » que répète un témoin de « La Supplication », subsumant sous le même verbe ce qui relève de la nécessité et de l’impératif moral.

C’est donc grâce à la connaissance douloureuse de sa condition que l’homme se donne des raisons de vivre et bâtir une existence qu’il ne devra qu’à lui-même pour le meilleur et pour le pire car se connaître n’est ni facile ni agréable, non plus que de connaitre notre inéluctable fin. Mais il éprouvera aussi le bonheur de ne tenir que de lui-même et donc de ses frères humains, pour devenir ce qu’il est.

Toutefois ce pro-jet n’est pas à entendre comme la jouissance de sa « moite intimité gastrique » mais comme le grand vent de la conscience jetée dans le monde au-delà d’un humain top humain.

C’est pourquoi Nietzsche dépasse la connaissance des conditions de vie en l’élevant à une Gaya Sapienza celle du « poids le plus formidable » (§ 341) qu’annonce le démon « Cette vie, telle que tu la vis actuellement… il faudra que tu la revives encore une fois, une quantité innombrable de fois… ». Quel Biélorusse accepterait une telle perspective? Qui « ne se jetterait pas à terre en grinçant des dents »? A moins que ce ne soit pour revivre les moments de bonheur, nul ne le voudrait et pourtant ajoute Nietzsche, le grand oui témoigne d’un amour sans limites pour la vie et pour soi-même sans plus éprouver ni culpabilité, honte, regret ou remords qui enlaidissent la vie et la rendent détestable.

La lucidité que requiert la gaya sapienza devient la force de vivre la condition humaine en tant justement qu’elle est humaine et que les difficultés qu’on y rencontre permettent de développer les capacités de résilience de l’homme qui « fait avec ». Ainsi apprend-il à résister, ainsi apprend-il la solidarité qu’illustre maintes fois « La Supplication » mais qu’ignore, en fait, Nietzsche même s’il œuvre pour la culture européenne dont il se veut l’éducateur, même s’il offre à l’humanité le cinquième évangile d’une nouvelle religion.

Alors à chacun de devenir un créateur et un aventurier pareil à Christophe Colomb, le navigateur mystique avide, comme Nietzsche, « d’air pur » (§ 293).

La mort importe peu dès lors et cela rend Nietzsche « heureux de voir que les hommes ne veulent absolument pas penser la pensée de la mort ! » (§ 278).

Ce n’est plus dès lors la connaissance qui est moyen de la vie, mais « la vie qui est moyen de connaissance – et avec ce principe au cœur, on peut non seulement vaillamment, mais même gaiement vivre et gaiment rire » (§ 324).

 « Deviens ce que tu es  « signifie alors deviens l’artiste de ta propre vie sans te laisser déposséder même de ta douleur et de ta mort », car la vie est artiste et vivre c’est habiter politiquement lemonde ».

Les physiologoï l’avaient enseigné à Nietzsche qui vécut sa vie comme une tragédie, celle du héros qui  se sait vaincu mais affronte ce qui le dépasse et en laisse la trace dans ses récits comme le fit Alexievitch avec sa chronique des âmes.

 Montaigne disait que philosopher c’est apprendre à mourir mais ne serait-ce pas plutôt apprendre à vivre pleinement, courageusement, en s’élevant sans cesse pour s’arracher aux pesanteurs trop humaines?

 

ANASTASIA CHOPPLET 

(1à In Svetlana Alexievitch – « La Supplication » - Ed. Actes Sud

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