L’ÂME DES MAISONS – VIGOUROUX
L’ÂME DES MAISONS – VIGOUROUX
LES LIEUX – M. DURAS

Titre étrange et pourtant familier que celui de Vigouroux qui attribue une âme, une anima ou un animus à un objet comme si celui-ci était une personne dotée d’une spiritualité. Réalité ou projection anthropomorphique? Espace propice à la construction de son identité ou gouffre où se perdre? De quoi la maison est-elle le nom? Est-elle et en quoi le miroir dans lequel nous reconnaitre? En tout cas elle ne laisse pas indifférent, la maison.
Mais qu’appelle-t-on une maison? Etymologiquement, maison vient du verbe manere, séjourner, rester « pour dériver de l’action de séjourner vers le séjour comme endroit ». Or ceci élargit considérablement le champs de la maison pour y inclure tout type d’habitation de la tente du nomade à l’igloo de l’esquimau, d’un espace, des valeurs et une organisation domestique, de la famille à la lignée.
D’emblée on voit donc que la maison induit un espace clos mais aussi des relations intersubjectives, un statut social et ajoutons, last but not the least, des rapports psychoaffectifs qui sont ceux auxquels s’intéresse Vigouroux puisqu’il abstrait de cas particuliers le rôle que tient la maison dans la construction de l’identité d’un individu, de son histoire, de ses expériences et décisions dont il peut ignorer les causes.
Dès lors répondre à la question « de quoi la maison est-elle le nom » se complexifie singulièrement.
On pourrait pour mieux la cerner convoquer l’absence de maison. De quoi cela nous prive-t-il? Pas nécessairement d’un territoire, mais d’une niche, d’un terrier ou d’une caverne, d’un reposoir, d’une tranquillité, d’une sécurité, de la possibilité de se retrouver, de se construire une identité ou de la transformer. C’est pourquoi on tisse avec elle des liens si forts. On peut y naître, on aspire à y mourir. Elle jalonne nos vies, on s’y rassemble mais on s’y sépare et s’y déchire. Telles sont les histoires que narre Vigouroux qui met en exergue dans son livre une citation de Bachelard extraite de « La poétique de l’espace », « Il y a un sens à prendre la maison comme un instrument d’analyse pour l’âme humaine ». Suivent quatorze histoires dont le personnage principal est la maison.
Elle y apparait comme suscitant des sentiments intenses, voire des relations passionnelles à soi, aux autres et au monde. Histoire d’amour, d’appropriation ou d’abandon au point qu’elle est considérée non seulement comme une personne ou plutôt comme notre personne voire notre peau. Rien n’y est donc innocent, rien n’y est nécessaire et cependant, rien n’est hasardeux. On en est responsable comme on l’est de la qualité de notre peau, du devenir de notre corps dont elle est le prolongement ainsi que de notre psyché incarnée.
Tour à tour refuge où l’on peut s’étioler, s’enfermer, se couper du monde à l’instar des hikikomori au Japon, ou bien s’accomplir, s’ouvrir aux autres et s’éclater vers le monde, la maison est le lieu d’où l’on vient, une origine vers laquelle on ne cesse de retourner pour y revivre des scènes originaires. Autant dire qu’elle est un lieu de transfert où peut s’opérer une transformation.
Certes nécessaire pour des raisons économiques, sociales, géographiques et vitales, ces conditionnements recouvrent une réalité plus profonde qui est d’ordre symbolique. Le symbole, le sun balein est le jeter- avec qui, à l’origine, attestait de la provenance d’un message. Il est le signe de la présence d’une absence, celle de l’expéditeur. De quel expéditeur la maison est-elle le signe? Quelle absence signifie-t-elle tout en la masquant? De quoi est-elle le signe tout en le mettant à distance? Quel message veut-elle nous transmettre? Quel message veut-on émettre dans la façon de l’habiter? Dis-moi comment tu habites, je te dirai qui tu es… Comment l’aménages-tu pour satisfaire tes fonctions vitales (se nourrir, se reposer, éliminer) pour y demeurer, y accueillir, t’insérer dans le monde de façon à l’habiter poétiquement? Et la maison de se faire nid.
Mais dans la maison se tapissent aussi nos démons issus des souffrances dont nous sommes malades et en particulier de l’amour car jamais nous n’avons été assez aimés. « La maison est le lieu où l’on souffre d’amour ». C’est pourquoi elle nous hante comme on peut être hanté par elle. Il est des maisons que ne quitte pas l’esprit des morts. L’une de mes amies récemment déménagée voit régulièrement une personne âgée triste et au bord des larmes dans la gloriette du parc, elle est décédée depuis longtemps mais son esprit ne fait pas le deuil de ce lieu. Quel rite faudrait-il pour l’en délivrer?
C’est pourquoi elle révèle des forces et des tensions intrafamiliales qui sécrètent des conflits toujours dans le labyrinthe de l’inconscient dont elle serait l’analogon, produisant comme lui des images ou des messages dont le contenu manifeste occulterait le contenu latent.
C’est pourquoi une maison peut s’imposer sans qu’on en sache la raison comme une évidence « une chose qui vient du passé » et met l’individu « soudain face à son âme » car elle réveille d’anciennes blessures dont on cherche, sans toujours y parvenir, à se guérir, c’est-à-dire à trouver la paix en espérant en faire son mausolée.
La maison exprime donc ce que nous sommes et ce que nous faisons de nous-mêmes à partir de cette situation nécessaire mais non définitive. Cette situation il nous la faut comprendre pour ne plus la subir, pour nous en libérer et en faire la condition de notre transformation. Aussi « la maison ne désigne-t-elle pas seulement notre maison mais toutes les formes qu’elle peut revêtir ».
C’est dire qu’elle peut et qu’on lui dévolue le rôle de s’y reconstruire quitte à la détruire pour ce faire.
Miroir de notre psyché elle est l’intermédiaire entre nous et nous-mêmes, entre notre origine et notre futur. Jouant le rôle de conscience elle nous appuie sur notre passé et nous penche vers notre avenir jusqu’à ce que nous trouvions ce point d’équilibre qui se nomme présent et permet de l’habiter et de s’habiter avec bonheur.
Mais avant cela il aura fallu passer par les fourches, parfois caudines, de la parentèle à la recherche de ces mystérieuses origines dont Pontalis écrit dans « Avant » qu’elles sont le « point de départ de la névrose (par) … la fixation à des figures archaïques ».
Non datable l’origine « est un avant qui n’aurait pas d’avant ». C’est dire qu’elle est insaisissable.
La maison est cette origine maternelle ou paternelle. Maternelle la maison est le refuge protecteur après le ventre maternel. Elle est lieu de l’enfance perdurant à l’âge adulte.
M. Duras va encore plus loin en affirmant que la maison « appartient à la femme » car elle est elle-même une demeure, « la demeure de l’enfant » qui peut dresser autour de lui des murailles qu’il s’agit cependant de faire tomber.

Paternelle, la maison incarne le pouvoir, voire la conquête, elle est le fruit d’une action qui définit une ouverture sur le monde. C’est ce que narre Vigouroux dans « La maison de chair » où le fils ne cesse de construire des maisons de plus en plus gigantesque de ses propres mains, à l’instar de son père pour compenser l’indifférence de sa mère.
Pourquoi la maison? Telle est en définitive la question essentielle qui se pose. A celle-ci Vigouroux répond qu’elle est la délimitation d’un espace qui n’est pas sans évoquer le templum dont l’origine est le buisson ardent. Dès lors la maison est un espace sacré. Mais en même temps ce besoin qui se double d’un désir présuppose l’angoisse du manque de la perte, de la vulnérabilité et la quête du sens et de l’unité.
C’est pourquoi la maison est un lieu de transformation sans exclusion. Conserver, se réapproprier exister enfin. La maison permet dès lors de se métamorphoser c’est pourquoi elle est l’objet de démolition et de purification par le feu, ce qui nous ramène à son caractère de sacralité acté par le fait que la maison nous situe entre le ciel et la terre. C’est un axis mundi reliant l’homme au cosmos, la terre au ciel et constituant de ce fait un point d’équilibre qu’incarne la maison japonaise lorsqu’elle est faite et habitée selon l’esprit du wabi-sabi qui « est la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes… modestes et humbles… atypiques » (1) à l’image desquelles la maison peut inviter l’homme à se découvrir, mais cela est une autre histoire qui par delà les préoccupations psychologiques introduit à une réflexion métaphysique sur l’appréhension de la grande maison qu’est la nature, notre nascor originel.
ANSATASIA CHOPPLET
Conférencière et philosophe
(1) Léonard Koren – Wabi-Sabi