VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE
XAVIER DE MAISTRE

C’est en 1794, soit peu après la Révolution française que Xavier de Maistre, à ne pas confondre avec son prestigieux frère philosophe, Joseph de Maistre, écrivit « Voyage autour de ma chambre » que son frère publia et préfaça.
On ne s’attardera pas sur la vie assez surprenante du général Xavier de Maistre qui passa une grande partie de son existence en Russie où il servit Alexandre 1er tout en poursuivant une carrière de portraitiste.
Par contre nous allons nous focaliser sur cette œuvre en particulier qui est la plus connue d’un maigre répertoire composé de quatre romans.
Temps de confinement oblige, c’est en de pareilles circonstances que Xavier de Maistre fut consigné quarante deux jours dans sa chambre, d’où les quarante deux chapitres de l’ouvrage, pour cause de duel. C‘est dire que cette œuvre nous intéresse au plus haut point, alors que nous-mêmes consignés avons tendance à nous morfondre dans nos chambres.
Or le remède de Xavier de Maistre est à la portée de tous comme il l’indique lui-même en invitant les riches, les malades, les poltrons, indolents, malheureux et paresseux, à entreprendre ce voyage avec lui (1).
Ce récit est donc utile à tout public en quelque espace et temps que ce soit, et peut être trouverons-nous notre confinement trop bref pour achever ce voyage dans nos chambres (2).
Que de surprises dans ce voyage et tout d’abord le titre. Qu’est-ce donc en effet qu’un voyage statique, un voyage qui ne permet ni la fuite, ni la découverte, qui n’offre nulle connaissance, qui n’initie à aucune culture étrangère, qui ne s’avère pas plus pèlerinage qu’exploration? Voyage endotique donc et non pas exotique, voyage dans l’insignifiant, l‘anecdotique, la trace.
Voyage pour rire alors, puisque ce n’en est que l’illusion. Mais le rire peut s’entendre soit comme l‘absence de valeur de vérité et de réalité, soit comme l’humour.
Or ce voyage fait rire car c’est un voyage aussi « humouristique » qu’« humeuristique ».

En effet c’est au gré des humeurs de l’auteur que l’on apprend ainsi à connaître, que l’on rit avec lui du monde et de ses travers, de ses prétentions et de ses ridicules dont l’auteur n’est pas exempt.
A la façon d’un modeste Montaigne, de Maistre entreprend un voyage autobiographique, c’est lui-même qu’il peint car ce voyage est celui de son âme et sa chambre se fait paysage de son âme ou selon les dires de l’auteur « miroir » de celle-ci et l’on sait depuis l’« Orphée » de Cocteau qu’il y a un au-delà du miroir. Or pour de Maistre le miroir est un « tableau parfait » (3).
Ceci nous donne un indice singulier de l’objectif de l’auteur qui assure n’en pas avoir. Ce voyage ne serait-ce pas un voyage en soi-même à partir de la façon dont on habite sa chambre? « Dis moi comment tu vis, je te dirai qui tu es » telle pourrait être la maxime de l’auteur, qui ce faisant réhabilite l’insignifiant.
Sa chambre serait un miroir moral, mais peut-on s’y fier? Bien sûr que non ! Toute cette entreprise est inutile puisqu’entre celui qui s’observe et le miroir il y a, aurait dit La Rochefoucauld, le prisme déformant de l’amour-propre. Et par une pirouette dont il a le chic, de Maistre échappe à toute investigation (4).
Hédoniste et sceptique tel est-il, mais aussi mélancolique et en quête de vérité, autrement dit contradictoire et zigzagant comme l’est son parcours et son écriture. Du reste, le titre, de forme oxymorique en est une belle illustration. Comment voyager autour de sa chambre alors qu’on est à l’intérieur? Que signifie cet « autour » dans un espace très restreint, si ce n’est que l’on peut s’en évader. La prison serait ouverture et la claustration libération. Pareils à « ces liens qui libèrent », la chambre serait le lieu d’un voyage : celui de l’imagination, non plus définie comme « la folle du logis » (Erasme), mais au contraire comme la productrice d’images réelles et fictives susceptibles de créer des mondes possibles tout aussi réels, voire plus réels que celui que perçoivent nos sens et que conceptualise notre raison.
L’imagination permet d’habiter poétiquement le monde (Hölderlin), elle incarne la liberté en terme d’indépendance, nulle limite en quelque domaine que ce soit ne lui est assignable à condition toutefois qu’elle ne soit pas la servante de la raison (5). C’est pourquoi de Maistre se promène chez les Argonautes, fait dialoguer Périclès, Aspasie, Platon et Hippocrate, en une prosopopée digne de Rousseau, à moins qu’il ne convoque Homère, Milton, Virgile, Ossian au gré des ses escales dans sa bibliothèque composée de livres en papier que l’on peut soupeser, sentir, toucher comme les êtres vivants qu’ils sont.

L’ennui comment dès lors le connaître? Ce serait plutôt le temps qui manquerait car sa chambre est bien pleine.
Tout d’abord pleine d’objets : fauteuil, lit, estampes, bibliothèque, vêtements, mais surtout pleine de ce que chacun évoque (6). Pareille à une poupée russe, le voyage se fait emboîtage ou comme l’on voudra association, digression, organisation rhizomique, zigzag comme le mentionne l’auteur (7), ou spirale si l’on préfère une métaphore pascalienne puisqu’il s’agit de s’éloigner du centre, le voyage pour y revenir toujours.
Chaque objet devient un embarquement. Le lit évoque tour à tour, le berceau, l’amour, le sépulcre, on pourrait y ajouter le bureau dans le cas de Proust. Le fauteuil est le siège où l’on s’installe pour le voyage, quant aux estampes, ce sont, elles des icônes, des fenêtres ouvertes sur l’infini (8). A leur propos il en profite pour faire une digression sur le miroir qui le mène à la Psyché alias l’amour. Les mots eux-mêmes font voyager (9).
Et le tableau serait incomplet sans les vêtements, qui en disent plus sur les hommes qu’on ne veut croire et encore plus sur la cruelle coquetterie des femmes. Car contrairement à ce que l’on dit l’habit fait le moine autrement pourquoi en porterait-on? (10).
L’habit nous signale, l’habit informe le caractère, l’habit construit l’identité et le rapport à autrui. De Maistre retrouve les accents de Montesquieu lorsqu’il déplore l’indifférence de la coquette pour son amant alors qu’elle n’a d’yeux que pour sa vêture. « Miroir mon beau miroir, suis-je la plus belle? » et le miroir de jouer son rôle de vrai portrait tandis que l’amant n’a d’autre rôle que de le tenir (11).
En veut-il pour autant à sa maîtresse? Non point, ainsi va la nature humaine.
Outre les objets sa chambre est peuplée d’êtres réels ou virtuels. Qu’il s’agisse de son valet « Joanetti » de sa chienne Rosine, ou de Mrs de Hautcastel qui hante sa mémoire.
Joanetti incarne le domestique fidèle, comme sa chienne Rosine, attentif, prévenant, silencieux, subissant en silence les rebuffades, capable de se sacrifier sans mot dire.
Il incarne, selon Gontcharov, un de ces « Serviteurs de l’ancien temps ». Mais quel miroir cette fois-ci moral, pour son maître puisqu’il lui renvoie l’image de son indifférence hautaine, de ses exigences, de son narcissisme, dont il se repend certes, mais sans changer pour autant (12).
Pourtant l’auteur n’ignore rien de la misère sociale qui le révolte et de Maistre lui consacre même trois chapitres (ch. XXVIII ; XXIX ; XXX). Dans le premier il traite brutalement un « pays » que sa chienne Rosine, tel le chien d’Ulysse, reconnaît (13).
Dans le second, l’auteur dénonce la misère des sans logis auxquels la richesse insolente des fortunés est indifférente (14). Cependant tandis que « le vice fatigué dort » des âmes charitables s’occupent des malheureux.
Mais pourquoi fait-on la charité? Par réelle empathie ou pour éprouver la satisfaction personnelle de compatir au sort d’autrui et d’en faire un débiteur reconnaissant? Lorsque de Maistre parle d’eux il démultiplie les occurrences en première personne (15) et parle même d’une distraction, dont on reconnaît la référence pascalienne. Certes il peut éprouver une certaine honte de son propre luxe inutile, mais il s’enivre de sa propre bonté à laquelle il ne croit pas (16). Cela donnerait à penser que les êtres ne changent pas et que nous sommes des songe-creux, comme il le pense lorsqu’il compare l’homme à une « vapeur ». « L’homme n’est rien qu’un fantôme, une ombre (« Le rêve d’un ombre » Pindare), une vapeur qui se dissipe dans les airs… » .

Comme on l’aura constaté la philosophie de maistrienne est un puzzle de références puisées tantôt chez Platon , tantôt chez Aristote lorsqu’il s’agit de l’amitié qui ne se conçoit qu’entre pairs (17) ; tantôt chez Montaigne dont il partage le scepticisme, tantôt chez Spinoza lorsqu’il se livre à une analyse du désir en tant qu’augmentation de la puissance d’être qu’illustre la nature « indifférente … au sort des individus » (18), tantôt chez Rousseau pour ses accents préromantiques, son amour de la nature (19) dont il fait un paradigme moral « il n’existe dans la nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs », et sa critique de la froide raison qu’il oppose au cœur et aux passions (20), tantôt chez Diderot dont il peut faire sienne la formule « mes pensées sont mes catins » tant il est lui-même le jouet des siennes qui zigzaguent au hasard hors de toute maîtrise ce dont il fait paradoxalement une méthode, mais on sait que le sceptique ne peut que se contredire.
Sans doute en ai-je oublié, sans doute ai-je extrapolé.
De tout ceci appert une philosophie de l’homme dont l’essentiel s’exprime dans une distinction entre l’âme et la bête ce dont il fait un système afin de comprendre ce qui agit l’individu.
Tantôt il qualifie la « bête » de « Autre » ou « animal » la rapportant semble-t-il au corps ce qui pourrait instaurer une dualité entre l’âme ou intelligence et le corps à l’instar de Platon ou plutôt d’une certaine compréhension de celui-ci.
De Maistre consacre à cette conception plusieurs chapitres (VI ; IIII ; IX ; XXXIX) où il établit d’une part que la bête n’est pas le corps lequel ne sent ni ne pense tandis que l’ « Autre » pense, veut, agit à l’instar d’un individu séparé. De Maistre aurait-il précédé Freud et anticipé l’idée d’un inconscient psychique lorsqu’il écrit « Pendant que mon âme faisait ses réflexions, l’autre allait son train et Dieu sait où elle allait »? (21).
Oui et non. Oui, car l’Autre est l’expression du désir qui attire l’auteur vers sa maîtresse alors que son âme ne peut l’en empêcher et il est vrai que la pensée de Mrs de Hautcastel est constamment présente quoiqu’en filigrane dans le texte ; non, car l’Autre incarne l’ensemble des habitudes mécaniques qui délivrent l’âme des préoccupations quotidiennes et lui permettent de s’élever.
L’auteur en donne un exemple dans le mécanisme de la lecture où tandis que les yeux suivent machinalement les mots, la pensée s’évade.
L’âme et la bête s’associent donc de façon contradictoire et complémentaire, « l’âme pouvant se faire obéir par la bête… et celle-ci l’obligeant très souvent à agir contre son gré », le grand art consistant alors à maîtriser cet attelage afin de savoir élever sa bête de sorte qu’elle aille seule tandis que « l’âme délivrée de cette pénible accointance puisse s’élever jusqu’au ciel » (22).
Mais cela n’est pas sans risque car la bête sans la direction de l’âme peut se brûler les doigts (29). De même qu’une pensée sans expérience est vide et que celle-ci sans celle-là est aveugle, de même en va-t-il pour l’âme et la « pauvre bête » qui par ailleurs se défend lorsque l’âme la sermonne.
En effet à l’exemple de Rousseau dans son dialogue « Rousseau juge de Jean-Jacques » l’âme et la bête se fustigent mutuellement (30). Ainsi la bête ne peut-elle servir de prétexte d’irresponsabilité à l’âme (31). L’inconscient relèverait plutôt de la mauvaise foi. L’âme réalise ainsi des ambitions condamnables mais oh combien agréables (32). La bête serait-elle l’incarnation de quelque tentation dia-bolique?
Quoique pétri d’humour comme en témoignent maints passages évoqués, il n’en demeure pas moins que le texte véhicule une grande mélancolie liée à une méditation sur le temps qui nous ramène au souci de la mort car à trente et un ans Xavier de Maistre a déjà vécu. Dans « la chambre verte de sa mémoire » gisent ses morts et ceux des autres qui le rappellent à sa finitude comme la nature dont les cycles voient se succéder la vie et la mort.
Finies ses jeunes années, « ces temps heureux que nous ne reverrons plus ! » Finies les amitiés dont une lettre est le seul souvenir. Tout change, rien ne demeure, les projets « (qui) ne touchent plus maintenant ». Les illusions sont mortes et seuls les souvenirs les font revivre tout en attestant de leur disparition. C’est pourquoi la mélancolie est à la fois une tristesse et un plaisir (33). Pareil à Proust, de Maistre se remémore à propos d’une tasse de crème ses amours et ses espoirs de bonheur.
Mais que m’est-il permis d’espérer alors que tout est voué à disparaitre?
C’est à l’occasion du souvenir d’un ami décédé que de Maistre donne sa réponse qui est : l’immortalité de l’âme. L’âme rassérénée par le spectacle de la nature, de Maistre peut accepter la disparition de son corps qui ne fut que le tombeau de son âme (34).
ANASTASIA CHOPPLET
Conférencière et philosophe
En complement vidéo-conférence et pièce de théautre à votre dispisition sur le blog d'ici peu
En guise de viatique :
A. Karr : Voyage autour de mon jardin
(1) T Ch. II
(2) T p 23
(3) T p 70
(4) T p 72
(5) T p 95
(6) T p 94
(7) T p 22
(8) T p 63
(9) T p 71
(10) T p 169
(11) T p 91
(12) T p 54-55
(13) p 75 XX – p 51 Rosine
(14) p 78)
(15) p 84
(16) p 81 – 82
(17) p 57
(18) p 59
(19) p 107
(20) p 37
(21) p 30
(22) p 28
(29) p 32
(30) T p 103
(31) T p 31
(32) p 34
(33) p 107
(34) p 60