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Conférences de Solange Anastasia Chopplet
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Conférences de Solange Anastasia Chopplet
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21 novembre 2022

LA PHILOSOPHIE COMME MANIERE DE VIVRE

LA PHILOSOPHIE COMME MANIERE DE VIVRE

LES EXERCICES SPIRITUELS

 

LA FIGURE DU SAGE DANS LA TRADITION OCCIDENTALE

 
Les trois passoires de Socrate : l'art d'avoir une ...

Notre parcours commencera de façon tout à fait arbitraire et conventionnelle par la figure de Socrate  qui est le paradigme du sage, quoique cette figure ait des antécédents bien plus éloignés dans le temps et dans l’espace, mais il est vrai aussi qu’elle a quasiment disparu du discours philosophique officiel et grand public bien qu’elle se tienne tapie même chez ceux dont on pourrait penser qu’elle leur est étrangère tant leurs intérêts philosophiques  en sont éloignés. Peut-être parce que précisément on touche là  la fois à l’intime et à l’indicible face auquel on n’a plus qu’à se taire comme l’écrivait Wittgens qui finit sa vie comme jardinier dans un monastère.

Mais avant d’examiner les figures marquantes que l’on qualifie de sages, voyons tout d’abord ce en quoi leur manière de vivre, car c’est bien de cela dont il s’agit, consiste. Ceci nous amène aux exercices spirituels qui posent une première question à savoir : pourquoi les nommer exercices spirituels et non pas exercices intellectuels ou de pensée, ou encore psychiques, moraux, éthiques ou de l’âme. Par ailleurs le terme « spirituel » qui fera son apparition plus tardivement et sera récupéré par l’église sous une triple acception : religieuse, philosophique et  juridique qu’il ne faut pas négliger sans quoi on risque de confondre foi et spiritualité et de considérer qu’il n’y a pas de spiritualité hors de l’église. Or il apparait bien que la spiritualité peut être athée sans que cela lui porte préjudice.

 Comment tendre vers la sagesse? Question qui présuppose que l’on sache en quoi elle consiste. Or les pratiques pour y « accéder » » révèlent en même temps ce qu’elle est.

Elle est avant tout une manière, disons même un art de vivre ce que la philosophie a oublié depuis longtemps en privilégiant le savoir au risque d’occulter l’essentiel : la manière de vivre.

Savoir pour quoi faire? S’adresser à la philosophie dans quel but? Faire montre d’érudition? Se divertir? Avoir un ascendant sur autrui? Avoir raison et persuader au moyen d’arguments d’autorité?... Telle peut être la position du sophiste, telle n’est pas ou ne doit pas être celle du philosophe qui se perdrait alors dans les arcanes d’un discours sibyllin s’adressant à des spécialistes et décourageant les autres.

Dans l’antiquité en tout cas même si une partie de l’enseignement était ésotérique, une autre était exotérique et visait à s’inscrire dans la communauté des hommes.

C’est en tout cas ce qui visait le Socrate des premiers dialogues de Platon, et les écoles post socratiques : cynique, sceptique épicurienne,  stoïcienne. Certes le sage était un mégalo psyché mais les moyens élaborés pour transformer sa manière de vivre et opérer la conversio de l’âme étaient et demeurent accessibles. Ces moyens ce sont les exercices spirituels que l’on retrouve plus ou moins explicitement de Socrate à Foucault et ne sont pas l’apanage d’Ignace de Loyola ni de la tradition chrétienne.

Quoique l’on puisse s’interroger sur le bien fondé de l’appellation exercices spirituels et même si on  hésite à les nommer exercices intellectuels ou exercices de pensée, il n’en demeure que tous se présentent comme une thérapie de l’âme, ou thérapeutique des passions guérissant de l’inconscience, du souci des passions afin d’accéder à la pleine conscience, à une vision exacte du monde et à la paix et liberté intérieures. Pour ce faire des exercices sont requis qui consistent en la pratique de maximes requérant et exerçant le jugement pour évaluer ce qui dépend de moi et n’en dépend pas telles que la pauvreté, la souffrance et la mort. Ces exercices encouragent à se focaliser sur ce qui dépend de moi, à savoir mes représentations et ce dans l’instant présent car passé et futur sont hors de ma portée.

 Nous connaissons ces exercices d’inspiration stoïco-platonicienne grâce à des listes établies par Philon d’Alexandrie, à savoir : la recherche ; l’examen approfondi ; la lecture ; l’audition ; l’attention ; la maitrise de soi ; l’indifférence aux choses indifférentes ; les méditations ; les thérapies des passions ; le souvenir de ce qui est bien ; l’accomplissement des devoirs. Quant à leur détail et mise en œuvre un certain nombre d’ouvrages les exposent dont « Les Pensées » de Marc Aurèle, « Le Manuel et les Entretiens » d’Epictète, les écrits de Sénèque, ceux de Cicéron…. Puis ceux qui s’en inspirèrent dont Lucrèce, pour l’antiquité. Cela ne signifie pas qu’on ne les trouve pas éparpillés dans de nombreux textes, telles que les maximes de « La morale provisoire » de Descartes.

MARC AURELE : Pensées - Edition-Originale.com

Les exercices spirituels requièrent toutes les facultés de l’esprit dont l’imagination pour se présenter les maux, la mémoire, la sensibilité à la souffrance d’autrui, le jugement contribuant à transformer la vision de l’homme et du monde afin de s’élever « à la vie de l’Esprit objectif » en se replaçant dans la perspective du Tout cosmique dans lequel l’homme apprend qu’il n’est rien face à l’infini mais dont il fait partie en tant que logos spermatikos. C’est pourquoi il nous faut accepter l’ordre naturel qui est rationnel car s’y opposer c’est se refuser soi-même.

Les exercices spirituels ont donc pour visée de transformer l’homme en le guérissant des souffrances causées par les tracas, le souci (entendons le souci de la mort) et les passions qui dérèglent le jugement et faussent la représentation de la réalité. Il faut donc s’en défaire c’est-à-dire apprendre à mourir pour apprendre à vivre car ce sont eux qui suscitent notre inquiétude.

Ainsi une formule célèbre depuis Montaigne « Philosopher c’est apprendre à mourir » présuppose d’une part que la mort n’est pas à redouter, voire qu’elle est souhaitable et d’autre part qu’elle est l’objet d’un apprentissage. Mais comment apprendre ce dont on ne fait pas l’expérience? A moins qu’il ne faille entendre cette injonction au sens figuré comme le détachement à l’égard des représentations de ce qui nous affecte. Ainsi en est-il des passions qui n’ont sur nous que le pouvoir que nous leur accordons. « S’exercer à mourir, c’est s’exercer à mourir à son individualité ; à ses passions, pour voir la chose dans la perspective de l’objectivité et de l’universalité » (Hadot) autrement dit dans la perspective du logos, ou raison universelle, celle-là même qui ordonne le cosmos  dont l’immutabilité s’oppose au changement des phénomènes, des appétits et des passions.

C’est au nom de ce logos que mourut Socrate qui défendait les lois de la Cité de même Anaxagore (431 avant Jésus Christ) condamné mais non exécuté auquel on reprochait sa théorie cosmique déférant aux lois de la nature ce qui était attribué aux dieux. Il n’est pas bon de s’étonner de ce que la tradition donne pour évident. Et si philosopher comme l’affirmait Bergson consiste à regarder naïvement en soi et autour de soi, alors le philosophe qui s’étonne de la réalité et plus encore des jugements que l’on porte sur elle, ne peut rencontrer que le rire, le mépris ou la mort. Mais celle-ci comme en prévient Socrate au moment de mourir, est un bien car elle signe la séparation physique et spirituelle de l’âme et du corps qui est pour elle son tombeau dès lors qu’elle y est enchainée.

Platon dans « La République » souligne à quel point le rêve est révélation de la tyrannie du désir « La partie sauvage de notre être n’hésite pas en pensée à violer sa mère… ».

Dans ces conditions la mort relève d’une décision prise en toute lucidité.

On peut en tirer des conséquences variées : donner plus de prix à chaque instant et agir comme s’il était le dernier ou plutôt parce qu’il est le dernier, comme l’affirment les épicuriens ; ou bien considérer que l’on peut baisser le rideau quand on l’estime nécessaire et sans culpabilité ; ou encore acquérir à l’égard des mille tracas de la vie quotidienne une indifférence qui rende égaux les besoins qui ne sont pas nécessaires, ni naturels. En bref la pensée de la mort rend l’individu indépendant et le libère de l’angoisse de l’inéluctable.

Mais si on admet par ailleurs que l’individu est une partie du cosmos dont il est constitué, alors il est comme lui sans début ni fin car les atomes qui le constituent s’agrègent puis se désagrègent sans fin sous des formes diverses.

Mon corps a treize milliards d’années voire plus et l’éternité à venir. Peut-être après tout ne suis-je qu’une bactérie dans un corps aussi gigantesque que le mien peut paraitre à une bactérie de mes intestins. Infiniment petit pour l’un je suis infiniment grand pour l’autre et ce sens de l’infini relativise tout ce qui me touche. Dès lors la phusis objet de contemplation, est aussi un facteur de relativité qui m’enjoint l’humilité. On comprend pourquoi la maxime du stoïcien est « supporte et abstiens-toi » non pas de penser ni d’agir mais de vouloir subordonner le monde à tes désirs au lieu de changer ceux-ci. Car le monde tel qu’il est dans sa pureté et son innocence est parfait, achevé, ordonné, c’est pourquoi il faut prendre la nature pour guide et non pas vouloir s’en rendre maître et possesseur, même avec le bémol « comme ».

Ce à quoi il faut donc mourir c’est à une vision des choses dominée par les passions individuelles. C’est le sens du fameux « lâcher prise ». Dès lors la philosophie est bien une manière de vivre puisqu’elle est manière de transformer l’individu en passant à l’objectivité de la perspective universelle. « Je ne veux, ni ne cherche le prochain » écrira Nietzsche « mais le lointain ». C’est le même philosophe qui écrira qu’il faut faire de son être une œuvre d’art comme y invite Plotin.

Friedrich Nietzsche — Wikipédia

 

 

Mais il s’agit aussi d’apprendre à vivre dans l’instant qui pourrait être le dernier. Par conséquent c’est de bonheur dont il est question, d’un bonheur qui dépend de l’homme et consiste en son activité spirituelle propre et non pas référée à un agent hétéronome.

 Le bonheur dans cette perspective ne réside pas en une théorie mais une manière de vivre guidée par des exercices ad-hoc, de façon à croitre dans l’ordre de l’être grâce à l’examen de conscience, l’attention, la méditation, le consentement à l’ordre naturel. Or celui-ci ne va pas sans poser la question de savoir ce qui relève de la nature et de la culture. Faut-il par exemple obéir aux lois parce qu’elles relèveraient du logos universel dont le logos de tout être est un fragment, ou bien faut-il exercer son esprit critique car elles seraient une institution conventionnelle?

Quoiqu’il en soit il s’agit de passer à une vie authentique apportant paix et liberté intérieures grâce à la coïncidence entre le pouvoir, le vouloir et le devoir que ne perturbent plus l’ubris des passions.

Pour ce faire différents moyens sont préconisés telle que la classification des besoins que préconise Epicure. Ainsi distingue-t-il les besoins naturels et nécessaires des besoins naturels non nécessaires et de ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre, tels que la richesse, la renommée, le pouvoir, objets qui déchainent les passions et ne relèvent ni de notre volonté, ni de notre maitrise. Pour qu’ils ne nous affectent pas il faut les tenir pour indifférents car ils ne dépendent pas de nous et relèvent pensent les stoïciens, du destin. Mais dépendent-ils du destin comme un phénomène naturel ou des hommes et plus exactement de la valeur que ceux-ci leur confèrent? Car s’il est vrai que pouvoir richesse et renommée sont aléatoires et éphémères, il n’en demeure pas moins qu’ils sont appréciés, recherchés, valorisés par le jugement qui les rend désirables et le désir qui nous les fait juger tels.

Sont-ce des biens parce que désirables ou sont-ils désirables parce que ce sont des biens? Question dont la réponse relève d’un jugement qui s’accompagnera d’exercices pour s’en détacher.

Au nombre de ceux-ci nous avons déjà évoqué la double liste de Philon d’Alexandrie qui commence par l’attention. Ce terme évoque la tension et l’attraction. C’est une tension de l’esprit qui est en même temps pleine conscience, permettant de juger en toute lucidité des indifférents et d’agir à propos et sans rien de trop. Il s’agit donc de se concentrer sur l’instant présent, le seul en notre pouvoir, afin d’éviter la dispersion dans le souvenir du passé ou l’anticipation de l’avenir. Autrement dit, il s’agit d’opérer une conversion, un retour sur soi.

En second lieu il y a la méditation dont celle de Socrate à Protidée est le modèle mais aussi l’un des exemples alors qu’il reste un jour et une nuit debout, immobile pareil à une statue. Certains s’en étonnent d’autres pas. Il est, comme le qualifie dans son livre éponyme  le professeur Mattei "l’étranger"  à la fois indifférent à ce qui l’entoure et étranger aux yeux des autres. Il pense, c’est-à-dire dialogue en silence avec son âme. Il vise ainsi la connaissance de soi en appliquant à soi-même la maïeutique qui lui fait découvrir son ignorance. La méditation c’est une con-version à soi-même qui peut mener à ce qui est plus intérieur à moi-même que moi-même. Mais la plongée en soi ne peut se faire qu’à condition de se détourner du monde éphémère des passions qui embellit et exacerbe l’imagination. Le modèle en est l’allégorie de la caverne. Un prisonnier, focalisé sur des images, qu’il confond avec la réalité et qui défilent sur le fond de la caverne où il est assis, s’en détourne (con-versio)  pour entamer une remontée longue et pénible vers la sortie qui se profile au loin. Cette remontée doit, comme tout ce récit, s’entendre au sens figuré car ce dont il s’agit c’est de la remontée de l’âme des abysses du sensible dont elle est prisonnière. C’est même sur le plan anagogique, de  réminiscence dont il est question, celle des Idées que vit l’âme avant de chuter dans un corps. Cette idée n’est pas sans rappeler la métempsychose. Du reste il n’est pas exclu que Socrate ait eu l’occasion de rencontrer à Athènes un sage indien et que cette rencontre ait pu inspirer à Platon d’insinuer des analogies entre l’attitude du philosophe et la mystique indienne mais aussi des interrogations métaphysiques que mettent en scène « Le Sophiste » et « Le Parménide » dont la thématique commune est celle de l’un et du multiple. Plus simplement et sur un plan existentiel le comportement de Socrate, tel que Platon le décrit dans « Alcibiade », « L’apologie », le « Phédon » et « Le Banquet », correspondant bien à celle du sage indien qui par des exercices ad-hoc parvient à se concentrer sur la connaissance de soi qui requiert d’abord celle du divin. Telle est la condition pour accéder à cette connaissance dont il faut avoir le souci. Pour ce faire il s’agit de libérer l’esprit en le débarrassant de toutes les préoccupations épi- phénoménales. Ainsi en mourant au monde le sage accède-t-il à l’immortalité.

La méditation est donc un exercice qui permet d’être prêt lorsque le malheur, la perte, la souffrance, la mort, se présenteront car on aura appris à les considérer comme des indifférents qui n’ont pas à toucher, et qui ne touchent pas l’âme. Se connaître, c’est apprendre de soi, c’est-à-dire de cette partie spirituelle de l’être qui est essentielle. Les é-vènements (ex-venire) ne font pas partie du cours immuable de la nature dont nous ne sommes qu’une partie. En voulant changer le monde plutôt que nos désirs nous l’oublions et ramenons  au moi. Or nous cultivons et prenons soin avant tout de la partie mortelle de notre individu oubliant ainsi l’essentiel qui est la source du bonheur que nous recherchons. C’est pourquoi comme y incite Epicure il ne faut ni retarder le moment de philosopher ni en cesser l’exercice. Bien sûr cela repose sur plusieurs présupposés. D’une part que l’homme est doué d’une âme, d’un principe spirituel et que celui-ci n’est pas touché par les aléas et tracas de l’existence car il est d’essence divine, d’autre part que nous l’ignorons mais qu’il nous est possible d’y accéder en ôtant les scories des passions qui ont pour effet une cataracte qui nous aveugle progressivement. A quoi l’on pourrait objecter qu’Oedipe devient voyant dès lors qu’il est aveugle.Mais c'est precisement un aveuglement aux passions qui lui ont oté la vue de la réalité Or n’est-ce pas le cas de Socrate lorsque recueilli dans sa méditation il ne voit plus ce qui se passe autour de lui? Nuançons  cependant le propos car on substituerait une conception chrétienne de la philosophie à celle de l’antiquité où le corps ni le plaisir ne sont  un objet de mépris, voire de haine selon le fameux « Le moi est haïssable » de Pascal ou l’injonction d’Ignace de Loyola « Perinde ad cadaver », car pour Platon il faut aller à la vérité avec toute son âme et l’on pourrait ajouter son corps comme l‘illustre l’idéal du kalos-agathos. Méfions nous des récupérations chrétiennes de la philosophie grecque.

Platon — Wikipédia

 

La méditation n’est pas exclusive de la préoccupation de la communauté humaine, au contraire, car en se dépouillant de tous les bruits qui la parasitent (médisance – haine – ressentiment) l’âme peut s’ouvrir aux autres et plus encore au Tout dont elle est une partie et auquel elle accède á condition de pratiquer les exercices  qu'’annoncent les titres des ouvrages de Plutarque par exemple, contrôler la colère, éviter le bavardage, limiter la curiosité, fuir l’amour des richesses, l’envie et la haine pour accéder à l’ataraxie.

Philosopher c’est donc cette manière de vivre consciemment et librement en méditant sur les trois objets que sont la logique, l’éthique et la physique qu’illustre la métaphore de l’œuf (1) chez les anciens stoïciens mais que les stoïciens du moyen stoïcisme négligent. On peut s’étonner que l’éthique soit subordonnée à la physique mais une autre métaphore inverse la perspective entre  physique et éthique laquelle en devient la finalité. C’est à cette deuxième tradition que se rapporte le moyen stoïcisme qui définit dès lors la philosophie comme un apprentissage de la vie et en fait un manuel thérapeutique plus accessible.

« Les Lettres » d’Epicure développent cette conception réalisée grâce à une ascèse dont la tradition cicéronienne a privé les « pourceaux du jardin d’Epicure ». Dans la philosophie épicurienne on trouve encore les traces de la philosophie matérialiste de Démocrite car tout, y compris l’âme est constitué d’atomes et en conséquence la mort n’est rien pour nous, pas plus que les dieux ne sont à craindre. Ceci est résumé en de courtes formules que l’on peut apprendre et se répéter. Mais l’on peut aussi étudier les traités des maîtres, dont nombre ont disparu et dans lesquels la physique tient une place essentielle. Epicure dans ses « Lettres à Hérodote » et « Phythoclès » souligne que « la connaissance des phénomènes célestes…n’a d’autre fin que l’ataraxie… comme c’est le but aussi des autres recherches ». On est aux antipodes de la frayeurque ressentira Pascal face au silence de ces espaces infinis. Au contraire le monde est ici conçu comme fini car il est parfait c’est-à-dire achevé, ordonné selon le logos universel dont l’homme microcosme de l’univers, porte la trace en tant que doté d’un logos spermatikos ou principe directeur, hégémorikon.

Fort de cette idée on en retrouve l’expression dans de nombreux textes, notamment celui d’Aristote extrait de « La Métaphysique » réfléchissant sur l’origine de la philosophie issue de l’étonnement des physiologoï face aux météores (lune – soleil – étoile) dont il déduit que la philosophie est une science ou discipline libre car exempte de tout souci utilitaire. Ainsi la méditation sur le phusis est un exercice spirituel qui répond à la question de l’objectif de la connaissance.

On pourrait cependant s’inquiéter de l’austérité qu’induit cette conception du moins chez les stoïciens, comme le souligne M. Foucault dans son livre « Le souci de soi », motivé par une inquiétude face aux plaisirs sexuels qui troublent l’âme et partant la raison. De façon paradoxale prendre soin de soi exigerait que l’on se détourne des plaisirs. Or n’est-ce pas là gâcher sa jeunesse, alors qu’Epicure préconise de commencer le plus tôt possible et que ce philosophe met par ailleurs le plaisir au principe de l’action ce qui présuppose que la méditation est ce par quoi on éprouve un plaisir que Spinoza nommera joie?

Parmi les exercices préconisés il y a aussi les soins du corps, les régimes de santé, les exercices physiques, la satisfaction des besoins qui présuppose que prendre soin de soi n’est pas réservé exclusivement à l’âme. Cette préoccupation s’inscrit dans une tradition ancienne au point que « philosophie et médecine ont affaire à un seul et même domaine » (Plutarque – « Préceptes de santé ») car les maux du corps rendent l’âme passive, comme c’est le cas de la mélancolie (2) étudiée par Galien qui l’explique comme un trouble de l’humeur. A contrario les mauvaises habitudes de l’âme peuvent entrainer des maux physiques, que ne manquent pas de mentionner Sénèque, comme Marc Aurèle dans ses  «Lettres à Fronton ».

 

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A ces exercices s’ajoutent les lectures, notes de livres, remémoration de vérités, de maximes et conversations, dont Marc Aurèle donne l’exemple dans ses « Pensées ».

Les entretiens tiennent une place de choix parmi les exercices spirituels et montrent que le philosophe n’est pas un animal sauvage ou un dieu. Platon en témoigne au premier chef par ses dialogues, même si l’interlocuteur s’efface dans les dialogues de maturité et de vieillesse, et qu’on en ait peu de traces car étant oraux ils n’ont géneralzment  pas été transcrits. Par ailleurs  on sait par la tradition  que rapporte Diogène Laërce que les philosophes étaient des péripatéticiens qui pouvaient enseigner en marchant avec leurs élèves qui se divisaient en plusieurs catégories : l’auditeur de passage, l’apprenti citoyen ou le futur politique ou encore le philosophe, à qui était réservé un enseignement ésotérique dont témoignent les notes de cours qui constituent la « Métaphysique » d’Aristote.

Mais le philosophe pouvait aussi être un consultant entretenu par une famille aristocratique à Rome. Autrement dit il pouvait jouer le rôle de directeur de conscience comme ce fut le cas de Sénèque auprès de Néron.

Un tissage de relations s’effectuait entre le philosophe et son interlocuteur, tour à tour sophiste, esclave, disciple instaurant une dialectique où le philosophe était tour à tour maître ou esclave et cependant maître de son maître. Ainsi Epictète prévient-il le sien qu’il va lui casser la jambe en le torturant. Sénèque en exil console sa mère ; et dit à Lucilius « je te revendique, tu es mon ouvrage ». Mais Platon sera vendu comme esclave par Denys le jeune de Syracuse alors qu’il était son conseiller (3).

Le dialogue est donc chose difficile et nécessaire, à la fois pour enseigner, appeler à la connaissance de soi,  pour « tenir les vertus du sage en haleine ; ainsi stimulant lui-même il reçoit encore (d’un autre sage) du stimulant » (4). Cependant nombre de dialogues socratiques sont aporétiques et ne parviennent au bout d’une joute orale à définir l’objet en jeu. Si l’on ne parvient à définir ce qu’est l’objet du moins saura-t-on ce qu’il n’est pas. De même l’interlocuteur de bonne foi et volonté sera-t-il plus « prudent dans le reste de sa vie ». Socrate n’a du reste pas la prétention d’enseigner quoi que ce soi lui qui sait qu’il ne sait rien. Il est un taon qui stimule l’esprit paresseux. Le  philosophos il n’a pas la prétention d’être un sophos mais un amant de la sagesse visée comme cible mais dont le but est aléatoire. C’est pourquoi le sophiste qui lui sait, ne peut être un sophos malgré son appellation. A l’instar d’Ulysse, le philosophe navigue en eaux troubles et périlleuses en vue d’une lointaine Ithaque à laquelle il n’accède qu’après avoir appris ce qu’est l’homme en tant qu’homme, ni dieu, ni animal. C’est dans cet entre-deux que nous nous tenons et devons nous tenir, sans y parvenir.

Mais le dialogue c’est aussi cet exercice silencieux de l’âme avec elle-même, même s’il tient au monologue et non au soliloque. Car de même que toute conscience est « conscience de », de même toute parole est ad-dressée. C’est pourquoi le dialogue s’apprend, c’est pourquoi il est aussi un exercice spirituel en même temps qu’intellectuel dont le tracé se fait en fonction de l’accord de l’interlocuteur ce qui définit la dialectique et évite que le dialogue ne tourne à l‘exposé magistral. Ainsi le dialogue est-il difficile car il s’agit non pas de persuader mais de convaincre. Certes la rhétorique y intervient mais non la sophistique.

Le dialogue platonicien poursuit deux buts, la conversion et la quête de vérité sous l’égide de la raison.

 En conclusion provisoire résumons donc ces différentes pratiques  pour acquérir de bonnes attitudes morales ; l’examen de conscience ; la méditation, la contemplation du cosmos, la transfiguration de la personnalité, le consentement au destin, le renoncement au sensible, la sélection des besoins, en vue de permettre à l’individu de se réaliser en toute quiétude et liberté selon sa volonté guidée par le logos. Tout exercice spirituel a pour but le retour à un soi libéré ouvert à l’universalité grace àl’objectivité des jugements afin d'opérer une conversion ou épistrophé allant « de la simple modification d’une opinion à une transformation totale de la personnalité ». Mais d’emblée pointe une antinomie entre le retour à l’origine et l’orientation vers une nouveauté (renaissance). Nait-on jamais « à »? Ne retourne-t-on pas plutôt vers? L’homme est-il susceptible de changer ou demeure-t-on ce qu’il fut? La pesanteur l’empêche-t-il d’accéder à la grâce?

 SOCRATE

 Nous avons déjà évoqué Socrate comme figure, devenue traditionnelle, du philo-sophe. Mais de qui parlons-nous?

La figure de Socrate est brouillée à plusieurs niveaux, comme si lui-même était l’objet d’une quête incessante. Il y a le Socrate historique qu’on ne connait qu’en l’abstrayant des récits de ses contemporains dont les voix elles-mêmes divergent, car s’il fut un idéal transcendant pour Platon et le porte-parole progressif de ses idées, il fut pour Xénophon le philosophe pathéticien dont il relate la vie sous forme plutôt anecdotique, enfin Aristophane le confond en tant que redoutable sophiste dans les « Nuées »où sa fin tragique annonce sa mort prochaine.

Entre l’idéal et la réalité, l’image se brouille. Tantôt ascète magnifique du « Banquet », d’une laideur totale dans une culture où l’on cultive la beauté, ou encore corrompant la jeunesse alors qu’il repousse Alcibiade ou enfin impie alors que sur le point de mourir il demande qu’un coq soit sacrifié à Asclépios, il incarne le paradoxe. Il est citoyen du monde et ne quitte pas Athènes, il refuse même un exil qui pourrait lui éviter la mort. Il est pauvre et pourtant fréquente la jeunesse dorée d’Athènes et les hommes de pouvoir des partis opposés au point d’être considéré comme un traître. Il accuse les sophistes de galvauder la vérité mais il est lui-même un redoutable rhéteur mettant la parole au service de l’ironie. On pourrait même le soupçonner de feindre l’ignorance pour mieux ferrer son interlocuteur. Insaisissable, il est bien cet étranger, cet atopos, auquel on ne peut assigner aucun lieu. Jamais là où on l’attend, il surgit brusquement, mais tisse aussi longuement sa toile dialectique pour mener son interlocuteur dans une aporia, impasse. Il est pourtant pour Aristote le sage auquel celui qui est séduit, veut se joindre alors qu’il est repoussé. Pareil au premier moteur immobile d’Aristote il meut par le désir qu’on a de lui. Mais par delà la personne de Socrate, qui n’est en fait qu’un intermédiaire, c’est la sagesse qui doit être visée. C’est ce que Socrate signifie à ses amis dans le « Phédon », il ne s’agit pas de se désoler de sa mort mais d’en prendre prétexte pour méditer sur la mort. Le désir qu’il suscite ne doit pas relever d’une attirance physique ou/et affective mais d’un processus de conversion comme retour à soi, c’est-à-dire à la fois comme épi strophe (retour à l’origine) et metanoïa (se tourner vers, opérer une renaissance) afin d’accéder à cette existence authentique et cette liberté intérieure que l’on envie et admire chez Socrate. Mais cela ne va pas sans ambiguïtés, ni quiproquos et lorsque Socrate appliquera la conversion à la politique pour signifier que celle-ci ne consiste ni en la rhétorique, et encore moins en la sophistique et que ce ne sont pas les lois qui rendent l’homme juste mais qu’elles ont pour condition la conversion de celui-ci, cela lui vaudra la vie, car Socrate aura défendu et respecté la loi, entendons l’esprit des lois et non celles émises et interprétées par les hommes en fonction de leurs intérêts.

Que faire dès lors pour montrer la voie aux autres, surtout si l’on est soi-même en chemin et qu’on a, sur celui-ci, besoin des autres? Peut-être faut-il, comme le choisit Descartes, s’avancer masqué. Socrate du reste est comparé à un silène, être laid à l’extérieur mais cacher à l ‘intérieur un trésor tout en faisant partie du cortège de Dionysos, dieu du vin, de la vie et de la mort.

Le masque de Socrate se nomme l’ironie, d’un verbe grec qui signifie interroger et qui consiste sur la base d’une auto dépréciation à se faire passer pour quelqu’un d’ordinaire, en l’occurrence pour un homme médiocre et ignorant  Nietzsche y verra « le masque le plus heureux que puisse porter l’homme supérieur ». Il sait, dit-il, qu’il ne sait rein, coquetterie ou vérité? A moins que ce ne soit la voie qu’il invite à prendre. Faire table rase de ce que l’on croit savoir après en avoir accouché et l’avoir passé au crible de la dialectique, telle est la condition sine qua non de la conversion. Pas plus celui qui ne s’étonne de rien, que les sophistes n’en sont capables, l’un par indifférence à soi, l’autre par arrogance. Il faut donc à Socrate de la lucidité et de l’humilité, de l’objectivité et l’exercice de la raison à la fois pour s’accoucher et faire accoucher (maïeutique) ses interlocuteurs de ce qu‘ils croient.

Dans un premier temps Socrate demande à l’autre de se prononcer sur un sujet, beauté, amour, justice, courage… ainsi le met-il en confiance, voire il alimente sa fierté. A chaque précision que demande ou qu’apporte Socrate, il demande l’accord de son interlocuteur sans que celui-ci ne se méfie ni ne sache où Socrate veut l’amener, non pas qu’il détienne la vérité sur l’objet en jeu, mais il veut que cela sonne juste, que les conséquences soient en accord avec la thèse initiale de son interlocuteur. Il philosophe au marteau et bien souvent le son est faux car la cloche fêlée. Mis face à la réalité de son ignorance, et à la fragilité de ses valeurs, l’interlocuteur entrevoit le chemin, si ce n’est de la vérité et de la sagesse, du moins de la cohérence et de la médiocrité. La philosophie ne tient qu’à cela et c’est déjà beaucoup. Aristote le dira en d’autres termes, l’étonnement, Descartes prendra pour principe le doute et la phénoménologie  les réductions, Nietzsche aura philosophé au marteau et les écoles antiques auront pratiqué les exercices spirituels.

On pourrait avec Théophraste (Caractères 1) dire que le philosophe est un fourbe et qu’il emprunte comme les soufis ou les cyniques « la voie du blâme ».

Théophraste | Les mots autographes

Cependant la situation de dialogue met face au maître des disciples dont il apprend à son tour, car il n’est pas question qu’ayant parlé l’autre n’ait plus qu’à se taire. Comme le stipule Kierkegaard « être maître, c’est vraiment être disciple. L’enseignement commence quand toi, maître, tu t’installes dans ce qu’il a compris ». Pour commander il faut d’abord savoir obéir, et c’est l’occasion pour le maître de se comprendre et réciproquement de sorte que le maître délivre ses disciples de lui-même car ils auront appris à vivre les choses en regardant en eux-mêmes et non à les tenir d’un autre. Philosopher c’est apprendre à être libre.

Là le langage trouve ses limites. « Ce dont on ne peut parler il faut le taire » écrivait Wittgenstein, sans doute parce qu’on n’a pas les mots de l’exister, mais surtout parce qu’il est temps d’agir. Socrate ne fait pas le discours sur la justice pendant son procès mais il l’incarne et la vit en conscience et raison. Or ce qu’il donne à voir à ses concitoyens c’est une vie consacrée à l’être et non à l’avoir, une vie consacrée à la connaissance de soi qu’empêchent les institutions qui ont pour effet ou fonction de disperser les pensées des hommes en les divertissant et en pensant à leur place.

Un tel comportement induit un renversement que ni la société ni les institutions politiques ne sont prêtes à entendre. Comme l‘écrira Kierkegaard, Socrate n’est pas un philosophe spéculatif qui oublie ce que c’est qu’exister. Or exister c’est désirer et désirer c’est persévérer dans l’être.

Amoureux de la sagesse qui est plénitude d’être, la philosophie est une érotique, l’amour étant le désir de ce dont on est privé. Du reste Socrate est la figure d’éros. Comme sa mère, pénia, Eros est pauvre et laid, comme son père, poros, il est habile, quoique les dialogues de Socrate soient a-porétiques. Socrate inspirera les cyniques. Comme éros qui est un daïmon, Socrate est un intermédiaire entre soi et soi-même.

Avec éros, Platon introduit l’irrationnel dans la vie philosophique, le manque, le désir mais aussi le principe agrégeant qu’ordonne l’univers, la volonté d’accord des interlocuteurs en est l’une des manifestations. Le dialogue est donc un exercice spirituel, une expérience morale et existentielle car il permet l’accession à un niveau supérieur d’être.

 

 ANASTASIA CHOPPLET

Conférencière et philosophe

 

(1) Diogène Laërce – VII – 40.

(2) Conférence Mélancolie – A. Chopplet – canal blog.

(3) Platon – Lettre VII - Plutarque – Vie de Diogène, V – Diogène Laërce.

(4) Sénèque – Lettre à Lucilius.

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