LA TECHNIQUE NOUS LIBERE-T-ELLE?
LA TECHNIQUE NOUS LIBERE-T-ELLE?
La technique est omniprésente. Comme l’écrit J. Ellul « On n’échappe pas à la technique », son niveau de développement est du reste le critère à partir duquel on estime le progrès et on hiérarchise les sociétés.
Certes il ne peut en être autrement puisque le singe nu qu’est l’homme a survécu grâce à sa capacité à créer des outils, des outils à faire des outils, des instruments et des machines, tout ceci lui assurant de devenir progressivement « maître et possesseur de l’univers » comme le prédisait Descartes.
En ce sens la technique réalise les utopies essentielles de l’homme à savoir : refabriquer l’humain jusqu’à assurer son immortalité et organiser le monde de façon à en supprimer le hasard et le chaos, quitte à en faire un univers unidimensionnel..
On attend donc beaucoup, voire trop de la puissance technicienne jusqu’à espérer qu’elle nous procure notre bien le plus précieux : la liberté, entendue comme processus de libération à l’égard de ce qui nous menace et entrave la satisfaction de nos désirs.
Cependant ces espoirs ont un coût précisément en termes de liberté car si en droit on peut prêter à la technique la finalité de réaliser notre bonheur, qu’il faudrait au préalable définir, en fait le propos est à nuancer, d’une part il faudrait s’assurer que cette finalité n’est pas usurpée et d’autre part parce que le prix à payer en terme de frustrations, de contraintes, d’investissement a de fortes chances d' occulter la fin visée.
D’horizon d’espérance la technique, lorsqu’on y réfléchit, devient un problème omniprésent qui nous force à réfléchir sur notre impact environnemental, sur notre mode de vie, sur l’avenir des générations. Quel monde en effet leur laissera-t-on? N’auront-ils plus que les images d’un monde disparu qu’on leur diffusera au moment de leur mort comme dans le film « Soleil vert »?
Faut-il dès lors se méfier de la technique au point de la diaboliser et préférer une déconsommation radicale en lieu de progrès? Mais priver un enfant de manger pour éviter qu’il ne grandisse risque fort de le faire périr et présuppose avant tout que le processus naturel qui en est là l’origine, est néfaste. Or la vie est expansion dans le temps comme dans l’espace et la technique en procède, elle qui depuis l’origine a permis à l’homme de survivre et d’élargir son univers du monde clos à l’univers infini.
Par conséquent la question n’est pas tant de se demander si la technique nous rend plus libre, que d’examiner dans quelle mesure d’une part elle rend l’homme libre, ce que présuppose le sujet et d’autre part elle le rendrait" plus" libre, ce qui présuppose un comparatif permettant de l’évaluer. Enfin faut-il imputer à la seule technique, la capacité d’assurer la liberté? Celle-ci ne tient-elle qu’à un accroissement de biens, de confort, de sécurité…? Qu’en est-il de la liberté de penser, de s’exprimer, de se construire… Qu’en est –il de l’effort de devenir ce que l’on est, ce par quoi on pourrait définir la liberté?
Certes on est en droit d’attendre de la puissance technicienne qu’elle nous libère de ce qui met en danger notre existence et en premier lieu la nature à l’égard de laquelle l’homme entretient des relations antinomiques de répulsion et de fascination, de crainte et d’espérance, de vie et de mort qui lui ont fait développer ses premières techniques pour se protéger, se nourrir et se perpétuer.
Ainsi s’est-il progressivement libéré de l’inquiétude du lendemain, des tâches laborieuses et de ses limites naturelles allant jusqu’à rivaliser, à ses risques et périls avec l’oiseau et le poisson, comme si la nature était pour l’homme à la fois la condition de sa survie et son plus grand défi.
Avec le feu, qui fut un tournant majeur dans la maîtrise de la nature et dans son existence, l’homme fut à même, comme le rappelle le mythe de Prométhée de Platon, d’inventer des outils mais aussi des armes. La technique s’avéra dès lors être un pharmakon, à la fois poison et remède. Certes elle permit et permet toujours à l’homme de développer ses potentialités et de satisfaire besoins et desirs mais ceux ci faute de réflexion, de maîtrise et d’orientation peuvent aussi le mener à sa perte dont la technique se fait l’instrument.
Il n’en demeure pas moins que la technique permet à l’homme, comme le stipule Simone de Beauvoir de « poser des fins, de projeter des chemins, de se réaliser comme existant ».
Ainsi l’homo faber comme le nomme Bergson jette-t-il les bases d’un nouvel avenir dans un monde qu’il fait sien en y semant les trace de son action.
L’on pourrait selon une perspective faussement historique voir les progrès de la technique se déployer come un long fleuve tranquille en oubliant qu’une maladie progresse aussi alors qu’elle signe la mort de celui qui en est atteint. Dans cette perspective on ne peut à l’égard de la technique avoir une confiance naïve comme Platon du reste en avertit dans le mythe de Prométhée lorsqu'il signale que l’homme ne possède pas l’art politique pour user de la technique.
Et en effet la technique n’a de sens qu’en situation.
En soi elle n’est ni bénéfique, ni maléfique, elle ne libère pas plus qu’elle n’aliène. Pour l’évaluer il faut spécifier les finalités que l’homme lui assigne en fonction de ses intentions.
Ainsi dans la Grèce antique, l’usage de la technique, assez peu développée, était dévolu aux esclaves qui travaillaient, se chargeaient des tâches ingrates et fastidieuses tandis que leurs maîtres pouvaient
s’adonner à la réflexion philosophique, à la politique et à la guerre. La technique était donc reléguée au rang des activités serviles et conçue non seulement comme aliénante mais aussi comme dangereuse, l’illustrent divers mythes dont ceux accompagnant les activités de Dédale.
Depuis la méfiance à l’égard de la technique et son pouvoir de rendre l’individu impuissant n’ont cessé. Retenons-en trois.
Tout d’abord, son pouvoir d’aliénation rivant l’ouvrier à sa machine, lui imposant une cadence, le rendant spectateur des résultats de son action et générant l’indifférence à l’égard du travail auquel on préfère les loisirs ; puis son pouvoir de fascination lié à l’ignorance du fonctionnement des machines engendrant progressivement la perte de maîtrise des machines savantes (intelligence artificielle) pouvant faire craindre à l’homme que la technique ne prenne possession de lui et ne le remplace ; enfin son incitation à une consommation anarchique et infinie, créatrice de faux besoins et d’assuétude.
Ces éléments impliquent des transformations majeures quant à la relation de l’homme au monde, changements de paramètres au plan spatiotemporel ; menace pour la communication sociale directe lié au développement du virtuel ; accroissement d’un état d’urgence ; isolement accru ; perte de compétences et de mémoire. Autant de facteurs d’aliénation liés à l’usage de la technique et au pouvoir que celui-ci peut octroyer sur les esprits.
Comme le déplorait Alain, la technique incite à renoncer à penser, or renoncer à penser, c’est renoncer à ce qui fait de nous des hommes. Bien sûr le concepteur aà savoir l’ingénieur, pense mais le technicien applique et le consommateur subit les conséquences dans sa façon d’en user.
La technique est donc devenue un problème actuel, à cause de son impact environnemental lié à l‘exploitation du milieu, à l’invasion des objets dans la vie quotidienne et à l’élimination des déchets.
Ce faisant elle nous met face à ce que nous souhaitons et que la technique peut rendre possible, mais ce qui est possible est-il nécessairement souhaitable?
A quelles conditions la technique nous libère-t-elle? Pour répondre à la question il faut d’abord répondre à celle de savoir de quoi elle nous libère.
Certes nous y avons répondu en termes de sécurité, confort, moindre pénibilité, temps libre, autrement dit par des facteurs extrinsèques où la liberté tient aux performances techniques, mais celles-ci peuvent-elles nous assurer de la tranquillité de l’âme en laquelle les philosophes placent le bonheur?
Pour le sage la liberté a pour condition la connaissance et plus exactement la prise de conscience de son aliénation. En ce sens la liberté n’est jamais acquise, elle est un processus en voie de construction, une tâche d’où les régressions ne sont pas exclues. Elle requiert, comme le stipule Epicure dans la « Lettre à Ménécée », de faire la distinction entre les vrais et faux besoins, ceux qui sont naturels et nécessaires, ceux qui sont artificiels (produits par l’art entendu comme technique) et contingents, et qui inscrivent l’individu dans la spirale infinie du manque et du trouble, de l’inquiétude et de l’indécision, de la crainte et du regret, bref de tout ce qui nous prive de liberté, c’est-à-dire d’autonomie et d’ataraxie.
Dans cette perspective ce n’est pas la technique qui est aliénante mais le désir (c’est-à-dire le manque) que nous éprouvons à son égard en lui prêtant des finalités qui ne sont pas les siennes.
Car celles-ci sont l’efficacité, la rentabilité, l’économie des moyens, la domination politique et l’organisation sociale et non pas la libération et le bonheur de l’humanité. L’homme a besoin de la technique pour survivre, se perpétuer, quel qu'en en soit le prix à payer. Ensuite qu’on lui prête des finalités idéales relève d’un processus manipulatoire pour que chacun se sacrifie à cette idole dévorante au service de la vie.
La connaissance nous révèle donc ce qu’est la technique mais aussi que la liberté est illusoire face au déterminisme naturel, au destin ,à notre situation humaine.
Conscients, comme l’écrit Alain, que nous avons des idées d’enfants face à une technique fort avancée, que peut-on faire, sachant, répétons-le qu’elle nous est nécessaire?
Comme nous l’avons déjà évoqué avec la référence à Epictète, il est tout d’abord nécessaire de reprendre le contrôle de soi, si l’on veut reprendre celui de la technique et faire cesser les inquiétudes que suscitent son évolution ; d’autre part de la resituer à son niveau de moyen et non de fin et de valeur, en faire le but ultime de la vie n’est qu’idolâtrie d’opiomane ; chercher des réponses autres que techniques à nos questions existentielles ; une pilule peut-elle nous donner le bonheur? ; ne pas céder aux manipulations de tous genres qui s’originent dans notre ignorance ; et enfin développer les deux principes corrélatifs de précaution et de responsabilité, entendons par là la capacité à penser les nouveaux problèmes que peuvent engendrer les développements de la technique.
Ainsi l’illusion de penser que la technique pourrait nous rendre libres, voire plus libres, est-elle dissipée, chaque réponse à un problème en engendre à son tour et ce à l’infini. Evitons donc de créer de faux problèmes liés à d’illusoires besoins.
ANASTASIA CHOPPLET
Conférencière et philosophe