MUSIQUE ET SOCIETE ?
LA MUSIQUE PEUT-ELLE TENIR UN ROLE DANS LA VIE DE LA SOCIETE?
Telle qu’elle est formulée cette question semble rhétorique puisque les documents du corpus (1) y ont répondu affirmativement en arguant de ses rôles de cohésion sociale, engagement politique et mémoriel. Si la question se pose néanmoins c’est donc qu’il faut se réinterroger à nouveaux frais sur celle-ci en analysant comment elle est formulée.
En effet à première vue, on est donc tenté de répondre affirmativement en élargissant le champ des réponses.
Oui, la musique « peut » c’est-à-dire a les capacités de jouer un rôle dans la société mais cela ne suffit pas encore faut-il qu’elle réponde à des besoins et qu’elle soit en phase avec la sensibilité du public. Quel succès la « Carmagnole » pourrait-elle avoir de nos jours? C’est ainsi que la musique a une histoire, elle naît, croît et meurt.
Mais le modal « pouvoir » a aussi un tout autre sens que l’on rencontre en anglais sous la forme de « may » il s’agit de l’autorisation.
Pour jouer un rôle encore faut-il en avoir la permission laquelle relève du pouvoir politique qui se donne le droit d’exercer une censure en vertu de ses objectifs, des valeurs promues et de la morale en vigueur.
Dès lors la question n’est plus seulement une question d’ordre individuel et psycho affective mais d’ordre socio politique.
Assez spontanément à la question de savoir le rôle que joue la musique dans la société on répond à partir de soi et du plaisir qu’on y prend, la musique serait un délassement, elle procurerait évasion, oubli, divertissement et nous ôterait pour un moment nos préoccupations, mieux elle nous distancierait de la réalité. En terme psychanalytique, elle relèverait du processus de sublimation qui permet d’exprimer des désirs refoulés incompatibles avec la vie en société mais acceptés voire plébiscités par celle-ci grâce à son caractère symbolique. C’est ainsi que certains rappeurs peuvent exprimer des propos scatologiques qui sous couvert d’expression artistique, font le « buzz ». Boileau l’avait écrit dès le XVIIème siècle :
« Il n’est pas de serpent ni de monstre odieux
Qui par l’art imité ne puisse plaire aux yeux »
Mais plus qu’un divertissement, somme toute anodin, la musique peut être un hurlement qui est toujours, si on prend le divertissement au sens pascalien, cri contre la mort comme l’illustrent les groupes gothiques dont toute la mise en scène le rappelle. L’art se fait expérience des limites pour avoir un sens et aussi un rôle d’éveilleur des consciences, Baudelaire nommait les artistes des phares. N’assiste-t-on pas du reste lors de concerts de ce type, à quelques cérémonies religieuses primitives où le public partage des émotions qui l’ex-altent?
La musique fait dans ces conditions communier le public dans une fête intense, grâce à l’oubli de soi-même. Et n’est-ce pas précisément ce que l’on cherche, comme si l’on était trop à l’étroit en soi-même, dans sa « vie », dans la société, dans le monde comme le chantèrent les Pink Flyod dans « The Wall »?
Outre ce rôle essentiel à caractère philosophique, la musique joue aussi des rôles divers qui incluent entre autre l’économie. Le marché de la musique s’élève à des milliards, 12,2 milliards aux Etats-Unis en 2020, incluant des centaines de milliers d’emplois. Songeons entre autre à l’importance des festivals et aux réseaux sociaux qui saturent littéralement nos oreilles jusqu’au point où l’on pourrait haïr la musique lorsqu’elle n’est plus qu’un objet commercial stéréotypé, ayant perdu sa vocation artistique. Devenu fond sonore pour hall de gare, salons de beauté ou de coiffure, elle se limite à un bruit de fond que l’on entend sans l’écouter.
Elle perd dès lors sa vocation de ciment social, de résistance, de révolution permanente, en un mot de revendication de la liberté, telle que la musique cubaine par exemple a pu l’illustrer, faisant de la musique un moyen d’expression populaire.
Ce troisième rôle du reste n‘a pas disparu comme on a pu le voir avec la chanson « Gilets jaunes » mais plus encore tel que Orelsan le fait entendre dans « Basique » dont le texte est un brulot qui attaque tous les aspects d’une société sclérosée qui étouffe d’elle-même. Le message en est clair, c’est un appel à se mettre debout, à marcher, à faire sa vie au lieu de la subir.
Mais encore faut-il pour cela que l’autorisation en soit donnée, ce qui est une demande à double tranchant puisqu’on attend dès lors la permission du pouvoir que l’on conteste. Alors sans doute ne faut-il pas la demander, mais dans ces conditions comment s’exprimer. Il faut donc prendre le risque soit d’être soit censuré, soit récupéré par le pouvoir comme le furent les Beatles adoubés par la Reine d’Angleterre.
C’est le risque de tous les rappeurs aussi revendicatifs soient-ils puisque devenus objets commerciaux ils rentrent dans le système qu’ils servent en le contestant.
On répondra que la situation peut être pire lorsqu’il n’y a aucune liberté d’expression comme c’est le cas dans les pays sous férule djihadiste, tel que le rappeur Shahin Najafi sous le coup d’une fatwa en Iran, ou encore le groupe punk féministe des Pussy Riot en Russie qui est même allé jusqu’à produire l’une de ses performances dans une église de Moscou, payée de deux ans de prison.
Mais si le groupe pense effectivement jouer un rôle dans la société, celle-ci le lui reconnait-elle ou au contraire le lui dénie-t-elle?
La forte tendance à consommer de la musique partout, par tous les moyens, à la réduire à un effet de mode passager lui ôte toute force. Au mieux l’associe-t-on à un film ou une publicité mais ce faisant on la désubstantialise et l’on fait croire que l’art est une activité, agréable, facile, flattant notre égo.
On dit communément que l’art et donc la musique est un moyen d’expression mais encore faut-il avoir quelque chose à « dire », un public pour l’entendre et la liberté (y compris à l’égard de soi-même) de la faire, à ces conditions la musique peut jouer un rôle dans la société.
ANASTASIA CHOPPLET
Conférencière et philosophe
(1) Plantu – « Attentats du 13 novembre 2015 »
Cassely et Fourquet - « Les tubes et les sketches des gilets jaunes » - Février 2019
Bousteau – « L’art au Panthéon et le Président » - Beaux Arts Magazine – 2020
Scemama – « On aimera toujours » - « Le temps des cerises » - L’express n°28 – Décembre 2015