A QUOI L’IDENTITE SEXUELLE TIENT-ELLE?
A QUOI L’IDENTITE SEXUELLE TIENT-ELLE?
« Il nous est maintenant permis d’affirmer que les traits de caractère que nous qualifions de masculins ou de féminins sont pour un grand nombre d’entre eux, sinon en totalité, déterminés par le sexe d’une façon aussi superficielle que le sont les vêtements, les manières, ou la coiffure qu’une époque assigne à l’un ou l’autre sexe. Quand nous opposons le comportement typique de l’homme ou de la femme arapesh à celui, non moins typique, de l’homme ou de la femme mundugumor, l’un et l’autre apparaissent, de toute évidence, être le résultat d’un conditionnement social. Comment expliquer autrement que les enfants arapesh deviennent presque uniformément des adultes paisibles, passifs et confiants, alors que les jeunes Mundugumor, d’une façon tout aussi caractéristique, se transforment en êtres violents, agressifs et inquiets? Seule la société, pesant de tout son poids sur l’enfant, peut être l’artisan de tels contrastes. Il ne saurait y avoir d’autre explication – que l’on invoque la race, l’alimentation ou la sélection naturelle. Nous sommes obligés de conclure que la nature humaine est éminemment malléable, obéit fidèlement aux impulsions que lui communique le corps social. Si deux individus, appartenant chacun à une civilisation différente, ne sont pas semblables (et le raisonnement s’applique aussi bien aux membres d’une même société), c’est, avant 3tout, qu’ils ont été conditionnés de façon différente, particulièrement au cours de leurs premières années : or, c’et la société qui décide de la nature de ce conditionnement. La formation de la personnalité de chaque sexe n’échappe pas à cette règle : elle est le fait d’une société qui veille à ce que chaque génération, masculine ou féminine, se plie au type qu’elle a imposé. »
Margaret Mead, Mœurs et sexualité en Océanie (1928 – trad. G. Chevassus, Editions Plon .
Margaret Mead écrit en 1928 un ouvrage intitulé « Mœurs et sexualité en Océanie ». Le présent extrait s’intéresse à la question de ce qu’on nomme « nature masculine » ou « féminine ». Quelle en est l’origine? Quel en est le processus de formation? Mais avant tout ce concept a-t-il un sens?
Telles sont les questions auxquelles elle donne pour réponse que lesdits traits n’ont rien de naturel. Ains les traits de caractères qu’on dit propres à l’homme ou à la femme relèvent de conventions au même titre que les « vêtements, les manières, ou la coiffure »variables dans le temps et l’espace contribuant du reste à distinguer le masculin du féminin, le bleu pour les garçons, le rose pour les filles.
Ainsi la « féminité » ne doit-elle rien à la nature (race ; sélection naturelle).
Pour justifier sa thèse elle compare deux sociétés océaniennes dont les garçons ont des traits de caractère opposés, preuve que cela tient à l’éducation et au modèle social en vigueur.
Mais cet argument ne suffit pas et l’auteur recourt à un argument par l’absurde en soutenant que faute de cette hypothèse culturelle il est impossible de comprendre les disparités de caractère.
En effet ce qui relève de la nature étant nécessaire et universel tous les garçons devraient avoir le même caractère, or il n’en est rien. L’hypothèse d’un déterminisme naturel est dès lors invalidée.
En conclusion de ce raisonnement inductif, l’auteur pose tout d’abord que la nature humaine n’est pas un ensemble de caractères définitifs mais qu’elle est diverse et variée, équivoque dirait Merleau Ponty ; d’autre part et par conséquent qu’elle est in-formée par le corps social dont elle est le miroir ; et enfin que « la personnalité de chaque sexe » relève d’un topos élaboré et imposé par la société qui en fait une norme et en déduit ce qui est normal ou pathologique.
On peut donc en conclure que notre culture est une seconde nature.
Cela é tant établi la question se repose de savoir à quoi tient notre identité sexuelle.
A première vue cette question semble incongrue voire rhétorique car l’identité sexuelle tient au sexe de l’individu concerné. Il est donc paradoxal de s’interroger sur ce qui à-priori serait un faux problème.
Pourtant d’après M. Mead, la réponse ne va pas de soi et elle nous invite à repenser à ,nouveaux frais, la question de l’origine de ce qui constitue la féminité et la masculinité.
Celles-ci tiendraient-elles à un ensemble de données afférentes au sexe? La vulnérabilité, la fragilité, la sensibilité, la timidité, la crainte, seraient-elles inscrites dans la « nature » féminine que l’on nomme du reste « sexe faible » et les traits contraires dans la « nature » masculine ?
Mais si tel était le cas comment expliquer les différences au sein d’un même sexe et les caractères d’un sexe se retrouvant chez l’autre? On remarque du reste que ces différences sont considérées comme des déviances que la morale condamne. On dira d’une fille qui aime les jeux masculins que c’est « un garçon manqué » qu’elle n’est pas féminine, et d’un garçon que c’est une « fillette » ou femmelette.
On condamnera les comportements homosexuels, transsexuels comme anormaux ou contre-nature alors qu'ils se rencontrent couramment.
Force est donc de constater que le rôle de la société est primordial dans la constitution de l’identité et que les enjeux en termes sociopolitiques sont primordiaux.
Cependant peut-on réfuter tout déterminisme naturel quant à la constitution de l’identité d’un être?
Si on reprend la question des orientations sexuelles, comment expliquer leur possibilité si l’identité ne tient qu’à la culture puisque celle-ci les condamne?
On peut certes arguer qu’elle tienne à l’influence du milieu, à l’éducation, aux circonstances mais ceci explique-t-il tout? Ne peut-on admettre des paramètres innés constituant un terreau à la construction d’une identité ?Comment expliquer autrement des choix divergents au sein d’une même famille alors que les enfants sont élevés de façon similaire? Après tout on admet bien que la couleur des yeux tient à la génétique. Cette hypothèse fit du reste envisager d’intervenir sur le code génétique pour en réparer les « anomalies ».
Quelle que soit l’hypothèse retenue on constate que l’un des enjeux en est la liberté de se choisir.
En effet la question est de savoir si et ce que peut l’individu face au déterminisme qu’il soit naturel ou culturel. Est-il condamné à se conformer à un topos au risque, s’il s’y refuse, d’être condamné, exclu, mis à l’amende et culpabilisé, ou bien a-t-il la liberté de se choisir?
Sartre répond que « la liberté c’est ce que nous arrivons à faire ce qu’on a fait de nous » de sorte que nous ne sommes pas condamnés à être déterminés mais à être libres face à ces deux déterminismes que sont la nature et la culture.
Cependant en explicitant l’identité par la nature ou la culture il n’en demeure pas moins que l’on pose cette dichotomie à titre d’évidence. Ne faudrait-il pas, à l’instar de Merleau Ponty, la réinterroger?
En effet le naturalisme est une théorie qui repose sur la distinction entre nature et culture. La nature serait tout ce qui n’a pas été touché par la main de l’homme et la culture son contraire. Mais où et comment observer cette distinction et si cela est possible peut-on pour autant définir une nature humaine et à fortiori masculine ou féminine?
Si l’on considère l’acte de se nourrir où commencent et finissent la nature et la culture? Certes se nourrir est une nécessité naturelle et de ce fait universelle, mais les rituels qui en informent l’action varient, au sein de l’espèce humaine, à l’infini et lorsqu’on a répondu que cela est afférent à la culture, on n’a rien répondu, puisque cela n’explique pas à quoi tient l’origine de la culture.
Force est en effet de constater que de même que la morphologie humaine, par exemple le pouce opposé aux autres doigts permettant la préhension, favorise l’usage d’objets, ou que l’absence de crocs permettant de déchiqueter la viande crue, favorise le passage au cuit, de même la nature favorise voire rend nécessaire la culture qui actualise les potentialités naturelles de l’homme.
Dès lors « tout est naturel et tout est fabriqué chez l’homme » (Merleau Ponty) et appliqué à la sexualité, l’objectivité oblige à reconnaitre qu’une explication ne peut suffire.
Resterait à se demander quelles conséquences induit le choix de telle ou telle hypothèse.
Si l’on opte pour une identité constitutive d’une sexualité tenant à la nature alors soit on n’aura rien à y redire et on en favorisera le développement, ou bien on considérera que la nature a failli et qu’il faut la corriger. Si on opte pour l’explication par la culture, soit on considèrera que son conditionnement entrave la liberté de l’individu qui a le droit de s’en défaire, soit on considèrera que l’information sociale est nécessaire à l’unité, à l’identité, à l’ordre de la société dans laquelle on vit et qui requiert de concilier le particulier et le collectif.
Quel que soit le choix effectué, l’important est de ne pas être dupe de ce qui relève de processus de normalisation, ni de prendre ceux-ci pour des excuses et prétextes. L’individu se choisit et il doit en avoir les moyens et le droit.
ANASTASIA CHOPPLET