LE COUPLE DANS LE THEATRE BOUFFE
LE COUPLE DANS LE THEATRE BOUFFE DU XIXème siècle
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Le couple, sujet délicat, complexe s’il en est, qui cristallise les aspirations les plus idéalistes des hommes et des femmes même si ses modalités sont variables. Le couple aurait une origine naturelle et l’on se plait à trouver des exemples de ces couples indéfectibles dans le monde animal. Mâle et femelle seraient faits pour être indéfectiblement unis. Là s’accomplirait le meilleur de leur être, leur vertu. Il n’est que de lire Plutarque « Les règles du mariage », ou La Boetie qui nommait son épouse ma semblance. Platon rappelle le mythe de l’androgyne qui recherche sa moitié. Et toute la littérature ainsi que la cinématographie est pleine de ces couples qui aspirent à mourir ensemble.
Faut-il tenir ces récits pour la relation de faits réels ou l’expression d’un désir insatisfait ? Qu’est ce que le couple doit à la nature ? N’est-il pas plutôt que le résultat d’une culture, d’une politique, d’infrastructures socio-économiques fondées sur l’idéologie du mono (monogamie – monarchie – monothéisme)?.
Tel est le champ problématique dans le quel nous semble s’inscrire la mise en scène qui est remise en jeu du théâtre bouffe du XIXème siècle mettant à l’épreuve le couple pour en découvrir l’envers du décor.
Un simple exemple du caractère problématique du sujet. On parle du couple comme s’il s’agissait d’un paradigme produit d’une abstraction. A quoi celle-ci revoie-t-elle ? Se réfère-t-elle à une réalité ou est-elle générée par le théâtre ? Réalité, illusion ou farce ? Jeu sérieux, grinçant, lucide, « sans pitié », dénonçant en les déconstruisant (généalogie) les mœurs d’une société ? Par delà le divertissement de quoi le couple est-il le nom ?
La réflexion sur le couple se situe entre deux extrêmes : l’organicité du couple idéal et sa déréliction réelle. En fait le couple est un mythe. Roméo et Juliette ne vivent pas ensemble. Tristan et Iseult sont sous l’influence d’un philtre ; Madame Butterfly est abandonnée, Mimi (la Bohème) meurt et les boeufs portent un joug qui les accouple
On assiste donc à une démystification des grands mythes occidentaux, de la passion qui ne résiste pas au mariage en ce siècle positiviste et généalogiste.
Corrélativement Feud, dont la clientèle est la bourgeoisie féminine viennoise est entré en scène explicite les choix amoureux par le complexe d’Œdipe c’est-à-dire par un comportement névrotique lié à des attachements précoces, ce que ne manquent pas d’illustrer des différents couples mis en scène, de Valentine la femme enfant, à Maurice l’adolescent attardé dont la maitresse et mère à la fois, a organisé le mariage. Mais l’enfant se double d’une perverse qui éprouve le plaisir de la douleur subie et infligée. Et l’amoureuse de se révéler une redoutable castratrice souffrant dans « Vieux ménage (2)» d’une psychonévrose,hystérie, névrose obsessionnelle qu’elle sublime en exigeant que son mari prenne une maîtresse alors qu’il la trompe.
Le théâtre bouffe rejoint donc la philosophie des profondeurs et corrobore les acquis théoriques de Nietzsche et Schopenhauer.
Cependant ce ne sont pas les seuls convoqués, Pascal nous semble être particulièrement désigné pour analyser les situations en jeu d’un point de vue existentiel.
En effet, Pascal définit avant tout l’homme par sa misère intérieure, originée dans sa faiblesse et sa vanité, accrue par son imagination, cette folle du logis qui le rend inconstant, vulnérable, impuissant, et lui fait préférer l’irréel au réel dont il se divertit. Incapable de rester en paix dans sa chambre il est le jouet d’une temporalité qui l’écartèle entre passé et futur, entre regret et espoir.
Luttant contre l’ennui que génère l’absence de désir, il est en proie au manque et à l’insatisfaction. Les conventions lui tiennent lieu de valeurs et son identité n’est que le résultat d’une culture devenue seconde nature. Dans cette perspective le couple serait un divertissement à l’égal du jeu ou de la chasse.
Or le divertissement par excellence pratiqué dans le couple est la querelle qui est en même temps ressort théâtral. Nul couple n’y échappe, si ce n’est celui qui n’est pas un couple dans « Le pain de ménage » (3).
La querelle divertit de l’ennui auquel condamne la mort du désir et le ravive pour un instant (« Les Vieux amants »). Est-ce à dire que philia et neikos (amour et querelle) seraient les référents métaphysiques du couple ? Force serait alors de reconnaitre que l’amour idéal est un lien bien insuffisant pour souder les êtres et susciter le désir et qu‘en l’occurrence la querelle serait plus efficace.
A la pulsion de vie s’associerait la pulsion de mort et le couple se vivrait sur le mode de l’agon (jeu, défi, joute). Dans ce face à face, le coupe est enfermé dans un huis clos où l’autre est tantôt un « tu » amical (« Le pain de ménage »), un intermédiaire entre moi et moi-même (« Le plaisir de rompre ») (4), l’enfer (« Vieux ménage »). Dans le couple chacun apparait et s’apparait comme même et autre, l’autre est un autre moi-même et un autre que moi-même. Ainsi dans « Vieux ménage » le mari commence par ne pas se reconnaitre dans le portrait qu’en fait son épouse, mais progressivement il y consent. Pareille à la Sphinge, la femme est une énigme protéiforme. Tantôt câline, tantôt cruelle, elle se décrit comme incomprise, sa sensibilité au « je ne sais quoi » et au « presque rien » échappe à son amant et instaure des quiproquos sans fin ce qui rend la communication impossible.
L’un parle de son désir, l’autre de son regret « La paix chez soi » (5), l’un évoque sa maladie, sa vieillesse, sa mort, l’autre répond par l’indifférence et le doute (« Vieux ménage »).
Incapable de vivre l’instant, le couple se partage entre regrets, remords, reproches et futur voué à la solitude, au désespoir, à la mort (« Le plaisir de rompre »).
Doublement aliénés, à soi-même et à l’autre, les partenaires incapables de se séparer sont condamnés à se déchirer, s’esquiver dans la mauvaise foi pour échapper à la vérité de ce qu’ils se refusent à admettre : le couple est une forme conventionnelle, creuse et ni l’homme ni la femme ne sont faits pour vivre ensemble, du moins paisiblement.
L’attrait du conflit est du reste si fort que l’ «Ours » de Tchekhov n’y résiste pas et la bête de fondre devant la belle apprivoisée.
Ce sont donc les coulisses de la psyché que nous font visiter ce théâtre apparemment comique mais en fait redoutablement cruel, sans illusion, sans transcendance. L’homme est un être de passions expliquait Hume, de pulsions innove Freud, de désir vital sans frein ni limites si ce ne sont celles, puissantes des conventions, du mariage, de la morale. L’essentiel est de sauvegarder les apparences, celles de la bourgeoisie, s’entend, fondé sur un couple et si possible des enfants, propriétaires de biens, ayant un statut social honorable. Ainsi est-il temps pour le jeune homme de quitter sa vieille maitresse, et si l’on parle de tromper son conjoint c’est nuitamment (« Le Pain de ménage »)
ou à l’instigation de son épouse (« Vieux ménage »). Derrière les apparences « Ribote un peuple de démons » les vices sont têtus et les repentirs lâches, frustration et mauvaise foi, hypocrisie et double jeu nourrissent un manque fondamental de confiance en l’autre. C’est pourquoi le père se fait domestique (« Le choix d’un gendre ») (6) auprès d’un futur gendre qui incarne toutes les qualités requises : riche, en possession d’un nom, hautain voire désagréable avec la domesticité, économe, ordonné, sachant user de son pouvoir de domination à l’instar de Treille qui n’hésite pas à mettre des amendes à son épouse pour des raisons de lui seul connues. Comme l’écrivait Aristote il y a des êtres d’un naturel esclave et la femme en fait partie, elle qui doit gérer la maison, faire ses comptes, et rendre des comptes sans jouir d’aucun droit, ni biens. Seule issue à cette aliénation, l’amant, réel ou rêvé (« Paix de ménage »), la séduction, le mensonge…
Enfin on pourrait objecter que tout cela est exagéré, caricatural, mais ce serait oublier qu’il s’agit de théâtre et que celui-ci a tous les droits.
Droit donné par la bourgeoisie elle-même qui tel le roi a besoin de son bouffon pour se moquer d’elle ; droit fondé sur l’objectif du théâtre bouffe et qui lui confère son sens : castigat rodendo. Renouant avec la catharsis aristotélicienne, le théâtre se fait purge (« On purge bébé ») purgation, épuration par le rire. Mais cherche-t-on bien à se purger ou à s’encanailler sans risque en goûtant un plaisir simple croquant sur le vif des moments de la vie sans conséquence et qui ne sont après tout que du théâtre.
Et nous laisserons le dernier mot à Nietzsche (7)
« Epreuve d’un bon ménage. La qualité d’un ménage se prouve à ce qu’il supporte une fois une « exception » ».
ANASTASIA CHOPPLET
Conférencière et philosophe
(1) Cette présentation a été faite dans le cadre du Théâtre du Bisse de Mirmande.
(2) Octave Mirbeau - Vieux Ménage
(3) Jules Renard – Le pain de ménage.
(4) Jules Renard - Le plaisir de Rompre - Les Vieux Amants
(5) Georges Courteline - La Paix chez Soi
(6 Eugène Labiche - Le Choix d'un Gendre
(7) Friedrich Nietzsche - Humain, trop humain I. Femme et enfant n° 402 – a lire aussi l’Aphorisme n° 427



