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Conférences de Solange Anastasia Chopplet
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Conférences de Solange Anastasia Chopplet
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3 août 2026

Lacenaire

LES ASSASSINS – ECRIVAINS

PIERRE FRANÇOIS LACENAIRE, LE POETE-ASSASSIN

 

Pierre François Lacenaire — Wikipédia

 

Incipit, derniers mots de Lacenaire adressés à la mort :

 

« Salut à toi, ma belle fiancée

Qui dans tes bras va m’enlacer bientôt !

A toi ma dernière pensée,

Je fus à toi dès le berceau ».

 

Pierre-François Lacenaire immortalisé grâce à la voix d’Arletti dans le film les « Enfants du Paradis », fut un assassin aristocrate par son élégance, cultivé et philosophe dont on peut penser que s’il n’eût pas été un assassin eût été un esprit de son temps conscient, comme Sade avant lui, de la complexité nocturne de ce qu’on nommait alors la « nature humaine ».

 

C’est pourquoi notre choix s’est, entre autre, porté sur cet homme dont la haine pour la société de son temps s’assortissait d’un respect du  genre humain, à l’imitation de Céline antisémite et médecin des pauvres.

 

C’est dire que nous allons nager en eaux troubles ou entre deux eaux, là où les limites s’estompent et où les séparations sont poreuses.

L’une des premières et sans doute notre principale question porte sur le fait que cet assassin fut un écrivain, il revendique lui-même d’être un poète-assassin, le tiret entre les deux termes inférant une uni-dualité.

 

Quelles relations s’établissent-elles entre le poète et l’assassin? Sont-elles d’exclusion, certes non ; d’un recoupement central entre les deux sphères distinctes ; d’une partie incluse dans le tout ; ou de recouvrement total ? Chacun y répondra en fin de parcours. En tout cas une chose est certaine c’est que Lacenaire éprouve le besoin de se mettre à distance de soi-même, afin de se prendre en tant que sujet comme objet de réflexion.

 

Cherchait-il à comprendre ses motivations, à se justifier, à s’expliquer devant le tribunal de l’humanité? Croyait-il lui-même aux causes qu’il avançait pour expliquer ses actes? Dès lors quelle valeur de vérité octroyer à ce qui pourrait n’être que de la mauvaise foi? Ainsi lorsqu’il affirme son respect pour les honnêtes travailleurs, pour les humiliés, les laissés pour compte de la société mais qu’il se donne un droit de vie et de mort sur autrui, comment le croire? N’est-il qu’un vulgaire assassin ou un saint qui porte fièrement et revendique sa condamnation à mort? Quelle distance trouver entre l’assassin et l’humaniste?

 

Car il le fut humaniste, du moins se présente-t-il ainsi et fin analyste comme en témoigne ses références à Voltaire, Rousseau, Descartes, Diderot… qu’il a lus très jeune et qu’il utilise dans ses analyses factuelles.

 

« Ô Rousseau ! Ton Emile est le seul livre… que j’ai lu avec plaisir… parce qu’il est plein d’importantes vérités. Parents et maîtres de toute espèce, voulez-vous faire des élèves justes, vertueux et sensibles, soyez- le vous-mêmes à leurs yeux ».

 

Ici où là on retrouve des concepts du philosophe : loi du plus fort, amour-propre qu’il a appliqué à ses propres expériences ou aux critiques qu’on lui a adressées.

 

On pourrait même se demander si les Confessions de Rousseau ne lui ont pas servi de modèle pour se raconter et tâcher de se comprendre, mais aussi pour écrire d’une façon assez précieuse. Il n’hésite pas à multiplier les imparfaits du subjonctif comme pour se singulariser plus encore en tant qu’homme et assassin.

 

De même que Rousseau, qu’il mâtine parfois du ton sarcastique de Voltaire et de l’agnosticisme de Diderot dénonçant dieu comme une invention contradictoire fait à l’image et à la ressemblance de l’homme, Lacernaire suit un parcours narratif qui commence par son enfance, berceau des causes de ce qu’il deviendra, puis sa vie hasardeuse le menant de rencontres en rencontres, d’échecs en échecs et de leurres en leurres. « Je fus là que je jugeai comme j’avais été leurré d’un faux espoir pendant toute une année… » écrit-il à propos d’un pseudo protecteur. Le même scénario se répète indéfiniment et Lacenaire de se faire passer, ou de croire qu’il est un innocent rendu méchant par la société selon la formule de Rousseau « l’homme est naturellement bon, c’est la société qui le corrompt ».

 

À l’origine de la société, il y a la famille, c’est là le substrat qui informe l’individu, c’est sa part d’ombre, l’invisible de sa visibilité. Celle-ci est composée d’un père méprisant, autoritaire, arbitraire, piétinant la sensibilité de son enfant face à une mère, certes aimante, mais impuissant, père qui fut la pierre de touche de l’assassin Pierre- François, père devenu paradigme de la méchanceté prédestinant son  fils à l’échafaud. Il est victime d’injustices dès son plus jeune âge et nait en lui une haine incommensurable à l’égard des hommes. Il deviendra, écrit-il, « le fléau de la société » qu’il distingue de l’humanité. Et d’établir « une ligne de séparation éternelle entre moi et le monde » autre façon de se justifier en se revendiquant d’être la victime de la société.

 

En filigrane c’est la question du mal qui se profile. Mais la réponse n’est pas celle que l’on entend communément. « Le mal, écrit-il, consiste… dans les capitulations que vous êtes forcé de faire à votre conscience ; dans cette habitude de dissimulation que vous contractez ; enfin dans ces véritables allures de valeur… ». Autrement dit le mal c’est le mensonge  l’égard de soi-même et des autres. C’est ne pas assumer ce que l’on a choisi d’être. C’est pourquoi il revendique le courage comme une vertu cardinale. Et le courage jusque dans le crime s’accompagne de la liberté d’être. Lacenaire ne fut pas un poursuiveur et donc il ne suivit personne.

 

Outre son enfance, sa parentèle et la société Lacenaire s’interroge sur sa nature. Celle-ci était-elle mauvaise? Le déresponsabiliserait-elle de ce qu’il fit? Mais si tel est le cas alors il ne peut plus revendiquer d’être un homme libre et sa fierté, dans laquelle se confond amour de soi et amour-propre, ne peut le supporter. Alors Lacenaire fait le bravache mais mis face à face avec la mort alors le masque tombe.

 

Demain à pareille heure il ne sera plus. Mais pareil à l’animal aculé c’est avec superbe qu’il attaque une dernière fois ces hommes qui l’ont condamné et ne valent pas mieux que lui et qui comme lui sont condamnés à mort.

 

Dans le texte, l’hallucination se mêle là la réalité des faits et c’est un plaidoyer implicite contre la peine de mort que requiert Lacenaire.

Il clame sa haine du genre humain. Il lui reproche sa perversité, elle qui n’a cessé de le rejeter depuis le berceau ce qui le déresponsabilise du poids de ses crimes. Elle ne lui a jamais donné sa chance, lui a refusé de s’intégrer. Toutes les entreprises de Lacenaire ont du reste échoué et les rencontres bonnes et mauvaises se sont multipliées et avec elles les trahisons. Il fustige l’orgueil, le mépris, le pouvoir et l’égoïsme de l’homme.

 

Progressivement nous nous acheminons vers la fin, Lacenaire est condamné à la peine de mort, il sera décapité et c’est en un style émouvant épousant le rythme et la cadence de ses émotions qu’il écrit dès lors. Il multiplie les points de suspension, les exclamations et interrogations, s’exprime par bribes, abandonne la phrase complexe, saute d’une idée à l’autre et derrière tout cela on sent la peur qui monte, l’angoisse qui l’envahit face à la mort. Son écriture se dépouille comme lui pour laisser place au silence de l’indicible.

 

Mais toute cette description on s’en sera douté ne relève que de l’imagination, c’est-à-dire de la façon de se re-présenter et de faire de sa mort un spectacle secourable lui permettant d’aborder la réalité.

 

Au sortir de cette narration il apparait que le lien entre l’écriture et les faits repose sur la volonté de s’expliquer à loisir, de dire la vérité, de créer un monde mental possible mais au bout du compte qu’en reste-t-il ?

 

« L’imagination, la poésie divinisent un sujet, on y met le ton convenable, mais la plume tombée des mains, il n’en reste rien ».

 

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