TROUBAIRITZ
LES FIGURES DE L’AUBE OU LES BELLES ENDORMIES
Introduction
Les deux sous-titres que nous proposons pour notre communication ont pour objectif de pointer deux caractéristiques des poétesses occitanes du XIIIème siècle. D’une part qu’elles ne furent reconnues et étudiées qu’à partir du XIXème siècle, même si elles sont mentionnées au XVIIIème dans la littérature. D’autre part qu’elles sont à l’origine d’une écriture féminine qui ne connait son épanouissement que depuis le XXème siècle.
Et pour cause. Alors qu’on connait à peu près quatre cent soixante troubadours, le nombre de troubairitz tourne autour d’une vingtaine et leurs textes, selon les auteurs, est au nombre d’une quarantaine. Autant dire que les interprétations relèvent d’hypothèses et que les textes posent plus de questions qu’ils n’en résolvent.
La première étant de savoir pourquoi ce corpus est si minime. On arguera bien sûr des aléas de la conservation et de la transmission mais cela n’explique pas la disparité avec le corpus masculin. Ensuite on pense bien sûr au statut de la femme, aux fonctions qui lui étaient réservées, au prestige masculin, l’homme étant reconnu depuis Aristote jusqu’à Jeanroy qui écrit : » la plupart des troubairitz se sont exercées à des genres inférieurs, n’exigeant qu’un médiocre effort », comme plus apte à la création que la femme.
On pourra aussi arguer d’une certaine réserve des poétesses, épouses de seigneurs et donc bien éduquées et aptes à écrire, mais conventionnellement cantonnées au rôle d’épouse et mère. Enfin leur éducation héritée d’une tradition philosophique et théologique, si elle comprenait la connaissance des arts, nécessaire au prestige d’une cour dont elles étaient le fleuron, n’incluait pas la création mais tout ou plus l’interprétation. C’est pourquoi pendant des siècles la production des troubairitz a été reléguée au rang d’art mineur, dominé par un art majeur selon la distinction faite par Deleuze.
Celui-ci explique en effet que l’art n’existe pas en dehors du corps social qu’il transforme. L’art est opérateur du corps social. Il diagnostique des forces qu’il met à jour grâce aux procédés qu’il invente. Il crée de nouvelles façons de penser et de sentir en inventant de nouveaux effets qui se réifieront et deviendront un art mineur. De la sorte le mineur est d’un point de vue philosophique une logique du multiple, du devenir, des variables, de l’a-normal, face à la logique de l’un, de l’être, du binaire, de la norme, du normal, du majeur. La norme majoritaire définit l’universel comme « système homogène et constant qui conduit à une domination politique à l’exclusion du minoritaire qu’il produit ».
Mais à son tour le majeur d’un moment devient le mineur d‘une nouvelle majorité. De sorte qu’il n’y a pas d’opposition frontale entre les deux.
Ainsi en fut-il sans doute de la dialectique instaurée entre l’art mineur des troubairitz face à l’art majeur des troubadours. Reste à savoir si cette représentation n’est pas liée, aussi à notre époque, à la taille du corpus retrouvé et à des présupposés sexistes à l’égard de la production des troubairitz selon la thèse de Meg Bogin.
En tout ces cas l’intérêt de leur étude est d’analyser comment et pourquoi cette poétique émergea et quelle position elle adopta face à l’art majeur en place.
Incarne-t-elle un autre rapport au monde, celui d’Héraclite face à Parménide? Un rapport qui en l’occurrence serait un point de vue féminin face à un point de vue masculin, concernant les protagonistes de la relation amoureuse instaurée par la fin amor. Or ceci pose la question d’éventuelles natures masculine et féminine qui induiraient une approche et une écriture différente. En ce sens les troubairitz n’auraient elles pas rendues « visibles des forces qui seraient restées invisibles sans les procédés inventés »?
Ceci soulève en conséquence la question de la nature de ces procédés et d’une écriture féminine qui se distinguerait d’une écriture masculine ce qui aux dires des spécialistes, n’est pas du tout probant.
Par contre ces femmes veulent à l’évidence sortir du carcan dans lequel les ont figées les troubadours.
Ces quelques réflexions suscitent donc un certain nombre de questions.
Assiste-t-on à un acte de libération de la Domna, élevée au rôle d’idole lointaine par le troubadour pour qui elle est un être parfait, inaccessible, à la limite de l’abstraction et pour laquelle il éprouve de l’amour sans évoquer le sien? Face à cela la Domna poétesse a-t-elle voulu s’affirmer comme un être réel, désirant, souffrant, ce qui expliquerait qu’elle opère une inversion des rôles devenant préjador, suppliante, face à l’homme aimé? Ceci s’inscrit-il dans une conjoncture autobiographique? Les vidas qui sont quelques notes sur leur vie, ne permettent guère de répondre, à moins comme le stipule Huchet que « La fin amor ne distille que l’amour de la langue et donne le spectacle des ébats de la langue à la place de la joute des corps ».
Et en effet dans le roman « Flamenca » où apparait la première occurrence du mot troubairitz, la joute verbale précède longuement la joute des corps.
Par ailleurs si l’on prend en compte que le modèle de la relation amoureuse s’inscrit dans la fin amor, c’est-à-dire dans l’amour dont les codes et valeurs très précis ont donné lieu à un type de poésie spécifique, alors force est de constater que les poétesses ont eu à s’exprimer dans ce cadre là. Dès lors se pose la question de savoir si elles n’ont été que les suiveuses des troubadours ou si elles sont parvenues à élaborer une poésie originale remettant en question les conventions les enfermant dans une représentation tout en conservant certains aspects, c’est ce que nous avons évoqué plus haut avec l’inversion des rôles.
Développement
I - Le statut social de la troubairitz
La troubairitz est une femme adule, une Domna, épouse d’un seigneur et vivant dans une société patriarcale où elle jouit d’un certain nombre de libertés, telle que gérer son patrimoine, voire la seigneurie en cas d’absence de l’époux. Elle règne. Flamenca*, en est l’illustration, au milieu d’une cours dont elle est le fleuron. Elle est décrite comme belle, distinguée et compatissante, instruite, courtoise, jeune, pleine de joy et pourvue de toutes les qualités qui en font un être parfait et inaccessible pour le pauvre troubadour qui se morfond mais prend un profond plaisir à sa douleur. Elle est toujours d’un milieu social plus élevé que son amant, qui est son vassal priant (préjador) et suppliant. L’amour adultère est valorisé, dans une société où les mariages sont arrangés, car l’amour se vit hors mariage et la jalousie de l’époux est fustigée par exemple dans « Lou papagai » de Carcassés…
Mais les intermittences du cœur, les difficultés liées à la distance et aux évènements font que ces amours sont contrariées et que l’amant peut en mourir de chagrin.
C’est donc dans ce cadre conventionnel que se meut la Domna qui par ailleurs revendique ce statut de supériorité mais souffre aussi de cette figure figée et conventionnelle.
Dans les cours, troubadours et Domna, qui en sont souvent les mécènes, se côtoient. Elles écoutent ces vers chantés qu’on leur dédie. Et sans doute eurent-elles envie à leur tour d’en écrire en respectant les valeurs véhiculées qui constituaient la charpente de la fin amor élaborée dans la société occitane.
Il semblerait en effet que l’émergence des troubairitz soit un phénomène méridional quoique Georges Duby dans l‘ouvrage collectif « Histoire de femmes en Occident, le Moyen-âge », le conteste fortement accusant Nelli de faire partie des fanatiques de l’Occitanie, quoique raisonnablement. Il lui parait fort improbable que la fine amor fût une invention occitane. Du reste dans un article d’Yvonne Rokseth « Les femmes musiciennes du XIIème au XIVème siècle », celle-ci insiste sur la longue tradition, issue de la culture orale, de femmes musiciennes se produisant dans les cours princières lors de fêtes en France comme à l’étranger. Formées par des maitres ou bien dans des abbayes pour lesquelles elles composaient des chants liturgiques, il ne serait pas étonnant qu’elles aient aussi composé des œuvres profanes chantant l’amour. Quoiqu’il en soit, pour revenir à notre question, l’alternative est de savoir si nous avons affaire à une poésie originale ou si les troubairitz ne furent que des suiveuses
II - Spécificités de la poésie des troubairitz
Interrogeons-nous tout d’abord sur leurs motivations, furent-elles identiques à celles des troubadours?
D’emblée on peut répondre non, car sur le plan matériel le troubadour écrivait pour gagner sa vie alors que pour la Domna la question ne se posait pas. Il lui fallait donc plaire à un éventuel mécène en séduisant son épouse. Quelle est dès lors la part de sincérité de ses dires? Si cette motivation n’existait pas chez la Domna, était-elle pour autant plus sincère et s’exprimait-elle en tant que femme, et que femme revendiquant la liberté de pouvoir, exprimer ses propres sentiments? Certains poèmes le laissent penser.
En tous cas elles secouent le carcan des conventions où les maintiennent les lauzengiers c’est-à-dire ces maldisants qui cherchent à nuire à leur réputation et c’est haut et fort qu’elles exigent d’aimer et ainsi inversent les rôles exprimant ainsi une féminité profonde occultée par les conventions littéraires.
Si on accepte cette hypothèse alors on peut admettre qu’elles expriment aussi les doutes, les douleurs, les regrets… tous les sentiments que peut connaitre une amante face à un amant qu’elle supplie jusqu’à en mourir.
Cependant elle ne saurait faire abnégation de toute dignité et elle revendique le statut de Domna qui pourtant la bride et crée une ambigüité quant à l’amant qui doit lui demeurer inférieur tout en étant aimé pour ses qualités : la valeur, la noblesse, le mérite, la culture… car la Domna ne saurait aimer qu’un homme de prestige qu’elle peut soumettre à l’asag, c’est-à-dire à une mise à l‘épreuve qui peut durer des mois voire des années et qui consiste à aimer la femme, voire à être couché auprès d’elle sans la toucher, ce qui permet d’évaluer la sincérité et la profondeur des sentiments de l’homme.
Ainsi si la forme demeure la même, et même le contenu, ce qui est flagrant est l’inversion partielle des rôles.
Pour les troubairitz comme pour les troubadours le bonheur est dans l’attente, le désir retenu d’où naissent douleur et joie « car la maladie d’amour est agréable et la guérison cruelle » (Mafre Ermengaud). Mais le joy demande aussi satisfaction comme l’affirme Arnaud Daniel « Ah si j’étais près de son corps et non de son âme ». C’est de la fin amor que nait l’art du trobar qui relève plus de codes que de sentiments. Dans le schéma de la communication, la fonction poétique chez le troubadour l’emporte sur les fonctions expressive et conative, même si le « Je » lyrique domine. C’est pourquoi la Cansoun est le genre privilégié car il est clair même si au demeurant il peut être clu, c'est-à-dire complexe et user de sehal, c’est-à-dire d’une désignation codée afin que la Domna ne soit pas reconnue. Manifestement le rêve l’emporte chez les troubadours qui rêvent plus leur désir qu’ils ne le vivent.
III - Le corpus féminin
Parmi les genres de l’époque on a en majorité des cansoun, chants d’amour, des tensoun, dialogues entre plusieurs personnages, des sirventes, textes polémiques d’ordre socio-politique et les plants, hommages rendus à un défunt.
La cansoun
Or les troubairitz ont privilégié les cansoun, c’est-à-dire l’élément psychoaffectif et quelques tensoun où une femme s’entretient avec un homme, quoiqu’on ne soit pas toujours sûr du sexe des intervenants. On a trace d’un sirventes mais d’aucun plant. Quant à leur production de musicienne seule nous reste une partition de la Comtesse de Die.
La forme des cansoun est en général : six couplets de décasyllabes unissonnants, finis par une tornada, c’est-à-dire un envoi. Cependant on trouve aussi des poèmes de quatre strophes d’octosyllabes avec une tornada de quatre vers.
Les spécificités de la poésie des troubairitz consistent dans le système énonciatif. La femme est un « Je » qui s’adresse à un « tu » et non à un « il ». Tandis que le troubadour exprime des vérités générales en usant d’un présent intemporel, la troubaritz plante une situation amoureuse hic et nunc où elle regrette ses amours passées avec un ami volage, c’est pourquoi elle emploie deux fois plus le passé tandis que le troubadour se focalise sur le futur de ses espoirs. Notons aussi que la troubairitz emploie plus le subjonctif et le conditionnel qui expriment des irréels.
Parmi les troubairitz les plus représentatives et dont on a le plus de poèmes, le maximun étant de quatre, nous retiendrons quelques noms, la liste complète étant donnée en note**.
La plupart observent le même schéma. Evocation de l’amour passé ou état d’esprit présent, puis soupçon de trahison et adresse au messager, et/ou reproches, enfin trahison avérée.
La nature n’y est pas évoquée, à une exception près mais pour déplorer le froid de l’hiver.
Les textes vont droit à l’essentiel de sorte qu’il n’y a guère de métaphores, les sentiments s’épanchent directement pour chanter la sincérité de la Domna et la félonie de celui que l’on croyait sincère. Mais on remarquera toute l’ambigüité d’un discours où tout à la fois la femme est blessée mais ne parvient pas à se séparer de l’être aimé.
Là encore le discours change par rapport au troubadour qui reproche à la Domna son indifférence, sa hauteur mais rarement sa félonie alors qu’elle revient sans cesse sous la plume de la troubairitz. Mais à qui attribuer cette trahison?
La Comtesse de Die exprime toutes ces spécificités de la poétique des troubaritz ; la joy qu’elle ressent, les qualités de l’aimer ; l’amour au grand jour.
Mais la déception arrive vite et avec elle les reproches.
Le tensoun
On a un exemple de tensoun, avec le dialogue entre Domna H et Rossin, personnages dont nous ne savons pas s’ils ont existé.
Il semble qu’il s’agisse d’un dialogue entre femmes écrit pas Domna H qui demande un conseil à Rossin pour une amie dont on ne sait si ce n’est pas elle-même. La question est de savoir s’il faut tenir à distance un homme qui ne respecte pas la mesura au profit de celui qui la respecte.
La réponse est la clairvoyance et la prudence sachant que
«Dans un lit avec sa dame
L’amour le réchauffe
Si fort qu’il ne voit ni n’entend
Et ne sait s’il fait mal ou bien ».
Mais la femme n’est-elle pas responsable, elle qui échauffe son ami dont l’amour courtois ne devrait se nourrir que de l’amour qui siège dans le cœur de l’autre. Mais si le code n’est plus respecté, n’est-ce pas à cause des exigences idéales de la fin amor?
Un autre tensoun retiendra notre attention dont nous avons déjà évoqué le sujet, celui de Marie de Ventadour et de Gui d’Ussel dans lequel ils débattent du paratge entre la Domna et son ami. Tandis qu’il lui répond « qu’elle doit se tenir comme l’égale de son amant sans égard pour le rang » Marie de Ventadour réplique que si la dame doit honorer son amant c’est comme ami et vassal et non comme seigneur. « Je le juge, écrit-elle, à bon droit comme un traitre d’être son pair quand il est serviteur ». Et Ussel de conclure « C’est là un discours honteux » et qui confond l’égalité sociale et l’égalité des cœurs.
Le sirventes
Bien que l’histoire n’ait conservé qu’un exemple de sirventes il faut souligner son existence qui prouve que le genre n’était pas ignoré des poétesses.
Garmonde de Montpellier écrivit un sirventes (texte polémique) en réponse à celui de Guilhem Figueira.
Elle adopte les mêmes codes, schéma métrique et rythmique mais en inverse le sens.
Guilhem Figueira
Rome tricheuse
La cupidité vous trompe (égare)
Car de vos brebis
Vous tondez trop la laine
Que le Saint Esprit
Qui reçut chair humaine
Entende ma prière
Et brise tes becs
Garmonde de Montpellier
En Rome sont accomplis
Tous les biens et qui les lui dérobe
A perdu la raison
Car il s’égare lui-même
Et sera enseveli
Et ainsi perdra sa raison
Que Dieu entende mes prières
Et que les mauvaises langues
Jeunes et vieilles
Contre la loi romaine
Tombent des balances.
On voit bien dans cet extrait comme la troubairitz inverse les termes du poème et les retourne contre son auteur.
Conclusion
Que les troubairitz aient ou non existé, en effet certains le pensent et attestent que noms féminins sont autant de subterfuges masculins, il n’en demeure, et c’est une conviction qui n’engage que nous, que nous avons affaire à une production poétique fort différente de celle des troubadours qui a l’originalité de saper de l’intérieur et en en utilisant les procédés, les stéréotypes masculins et féminins de la fin amor.
N’y voyons pas là une revendication féministe avant la lettre comme l’a fait Meg Bogin mais la remise en question de ce qui se donnait pour évident quant à une nature féminine qui est une projection des désirs masculins. Le paratge est ainsi rétabli grâce à une inversion des rôles visant à faire comprendre à l’homme ce qu’il en est de la condition à laquelle les femmes sont soumises lorsqu’elles sont réduites à une image.
* Voir conférence sur : Conférencesanastasiachoppletcanalblog
** Annexe
ANNEXE
Noms des Cansoun Troubairitz
Azalaïs de Porcairagues
Na Bieiris de Roman
Na Castelloza
Na Clara d’Anduze
La Comtesse de Die
Na Tibors de Sarenom
Tensons avec un troubadour connu
Yselda / M de Ventadour
Alamanda
Na Carenza
Garsenda de Forcalquier
N’Almie de Castelnou
Na Filipa
N’ Iseut de Caprion
G. de Roser / Na Lombarda
Autres genres dont sirventes
Sirventes ≠ G. Figueiras
Na Tibors / Isabella
Azalaïs d’Alteir
Garmonde de Montepellier
Débats poétiques
Alamande et G. de Borneil
Maria de Ventadour et Gui d’Ussel
Isabelas et Elias Cairel
Na Lombarda et B. A. d’Armagnac
Guilhem de Rosers et Lafranc Cigala
Garsenda de Forcalquier
Nous voici maintenant parvenus au temps froid
Azalaïs de Porcairagues
« Nous voici maintenant parvenus au temps froid, avec le gel, la neige et la boue. Les oiselets sont muets et aucun d’eux ne s’efforce à chanter. Les branches dans les haies sont sèches, et ni fleur ni feuille n’y naît. Le rossignol n’y chante plus, lui qui là-bas, en mai, me réveille.
J’ai le cœur si désabusé que je suis à tous étrangère, et sais qu’on a perdu beaucoup plus vite que l’on a gagné. Et si je suis trompée par (/si je succombe à) des mots sincères, c’est que d’Orange vient mon trouble : et je suis si égarée que je perds en partie ma joie.
Elle place fort mal son amour la dame qui se commet avec un seigneur trop puissant, au dessus- d’un vavasseur ; et si elle le fait, elle commet une folie. Car on dit en Velay que l’amour ne s’accommode point de la puissance, et je tiens pour avilie une dame qui se distingue ainsi.
J’ai un ami de grand mérite, bien au-dessus de tous les autres ; et il ne m’est point trompeur le cœur qui m’accorde son amour. J’affirme que mon amour lui revient, et qui prétendrait le contraire, que Dieu lui donne un mauvais sort, car je me sens à ce propos bien à l’abri.
Doux ami, de bonne grâce, je me suis pour toujours engagée à vous, courtoise et de bonnes manières, à la seule condition que vous ne me demandiez rien d’outrageant. Bientôt nous en viendrons à l’essai, car je me mettrai en votre merci. Vous m’avez fait la promesse jurée que vous ne me demanderez pas de faillir.
Je recommande à Dieu Belesgar et aussi la cité d’Orange, la Gloriette, le château, le seigneur de Provence et tous ceux qui là-bas veulent mon bien, et aussi l’arc où sont sculpté les exploits(?). J’ai perdu Celui qui était ma vie, et j’en resterai pour toujours affligée.
Jongleur qui avez le cœur gai, portez là-bas ma chanson, avec sa tornade, vers Narbonne, auprès de Celle qui est un modèle de jeunesse et de joie. »
Ami, je vous trouve avenant
Na Castelosa
« Ami, si je vous trouvais avenant, humble, sincère et de bonne grâce, je vous aimerais sûrement : alors que –je m’en souviens maintenant – je vous trouve envers moi méchant, félon et trompeur. Mais je fais des chansons pour faire entendre votre haut mérite, dont je ne puis souffrir qu’il ne vous fasse louer de toutes gens, tandis que vous me causez le plus de mal et de souffrance.
Jamais je ne vous tiendrai pour quelqu’un de valeur ni ne vous aimerai de bon cœur et de bonne foi, tant que je n’aurai pas vu que cela me vaille quelque bien de vous montrer un cœur félon et hostile. Je ne le ferai certes pas, car je ne veux pas que vous pussiez dire que j’eusse jamais envers vous un cœur prêt à faillir : car vous auriez alors une excuse si je commettais à votre égard quelque faute.
Je sais bien que c’est cela qui m’agrée : bien que tout le monde dise qu’il n’est pas convenable qu’une dame prie d’elle-même un chevalier et lui tienne longtemps un aussi long discours mais celui qui le dit ne sait nullement ce qu’est la joie (d’amour) : car je veux prouver avant de me laisser mourir, que prier me donne grand réconfort lorsque je prie celui-là même qui me donne grand souci.
Il est bien fou celui qui me reproche de vous aimer, puisque cela me plaît tant, et celui qui le dit ne sait pas ce qu’il en est de moi ; mais je ne vous vois pas du tout comme il vous vit lorsque vous me dîtes de ne pas avoir de peine, car il pourrait arriver d’un moment à l’autre que j’en eusse quelque joie : ces seules paroles remplissent mon cœur de joie.
Toute autre joie n’est pour moi que néant. Et sachez bien que jamais ne me réconforte d’autre joie que la vôtre, qui me transporte et me ravit, au moment même où je ressens le plus de peine et de chagrin. Et je pense toujours me réjouir et tirer de vous ma joie, Ami, que je ne puis changer et de qui je n’ai point de joie ni n’attends de réconfort : si ce n’est le seul que j’aurai dans mon sommeil.
Désormais je ne sais comment me présenter à vous, car j’ai recherché, pour mon mal et pour mon bien, votre cœur cruel, que le mien ne désavoue pas. Et je ne vous fais point savoir par messager, car je vous le dis moi-même, que j’ai grande peine si vous ne voulez pas m’accorder quelque joie. Et si vous me laissez mourir, vous commettrez un péché ; et si j’en ai du tourment, vous en serez, vous vilainement blâmé. »
Je ne devrais pas avoir le désir de chanter
« Je ne devrais pas avoir le désir de chanter, car plus je chante et plus mon amour est malheureux, et plaintes et pleurs font en moi leur séjour. Car j’ai mis en male merci et mon cœur et moi-même, et si je n’y renonce pas bientôt, j’aurai trop attendu en vain.
Ah ! bel ami, faites-moi au moins un doux visage, avant que je ne meure de douleur ; car les amants vous tiennent pour un rustre de ne pas m’accorder de joie, vous que je ne cesse d’aimer en toute bonne foi, pour toujours et sans cœur volage.
Je n’aurai jamais envers vous de cœur perfide ni trompeur, bien que soit pire ce que je reçois de vous, car je considère en moi-même (cet amour) comme un grand honneur. Au contraire, quand il me souvient du haut mérite qui est le vôtre, je pense et je sais bien que vous convient une dame de plus haut parage.
Depuis le jour où je vous vis, je fus à votre commandement, et pour autant jamais, Ami, je n’obtins rien de bon de votre part. Vous ne m‘avez envoyé ni soupirant ni messager, alors que vous aviez déjà jeté sur moi votre dévolu. Ami, n’agissez pas comme vous le faites, car la joie ne me soutient plus et il s’en faut de peu que je n’enrage de douleur.
Si j’en avais quelque avantage, je vous rappellerais par mon chant que j’ai eu votre agnat entre les mains, ce gant que je vous dérobai en grande crainte. Ensuite, j’eus peur que vous n’en eussiez du dommage auprès de celle qui vous retient, et c’est pour cela que je vous le rendis bien vite, car je n’ai en cela nul pouvoir.
Quant aux chevaliers, je sais bien qu’ils agissent pour leur dommage quand ils prient d’amour les dames plus qu’elles ne les prient eux-mêmes : car elles n’ont pas, elles, d’autre puissance ni d’autre seigneurie ; et quand une dame se décide à aimer, c’est elle qui doit prier le chevalier si elle voit en lui prouesse et qualités chevaleresques.
Dame Almuc, j’aimerai toujours cela même d’où me vient mon mal, car celui qui possède un haut mérite a un cœur volage envers moi.
Beau Nom, je ne renonce pas à vous aimer pour toujours, car je vis en bonne foi, valeur et fermeté de cœur. »
Vous avez laissé passer un bien long temps
Vous avez laissé passer un bien long temps depuis que vous m’avez quittée : et cela m’est dur et douloureux car vous m’avez juré et garanti que, de toute votre vie, vous n’auriez pas d’autre dame que moi. Et si c’est une autre qui vous préoccupe, moi, vous m’avez tuée et trahie, car j’avais en vous l’espérance que vous m’aimeriez sans le moindre doute.
Bel ami, je vous aime d’un cœur sincère, depuis le jour où vous m’avez plu ; mais je sais que je commets une folie : et cela m’est d’autant plus étrange que jamais je n’ai usé envers vous de faux-fuyants. Mais Amour s’est à tel point emparé de moi que je ne crois point que je puisse connaître de bonheur sans votre amitié.
J’aurai montré aux autres dames un étrange usage, car c’est l’homme qui habituellement transmet le message en mots triés et choisis, mais je me tiens pour guérie, Ami, en bonne foi, quand je vous prie d’amour, car cela m’est agréable ; et une plus noble que moi serait comblée si elle obtenait de vous le réconfort de quelques baisers et de votre compagnie.
Malheur à moi si j’eus jamais un cœur volage envers vous ou si je fus inconstante : aucun amant, quel que fût son parage, ne fut par moi désiré. Bien au contraire, je suis pensive et attristée qu’il ne vous souvienne point de mon amour. Et si la joie ne me revient pas grâce à vous, vous serez bientôt témoin de ma mort : car d’une petite maladie peut mourir une femme si on ne la lui extirpe pas tout entière.
Toute la douleur et le dommage qui me sont échus par votre faute, mon lignage en est reconnaissant, et par-dessous tout mon mari. Et si vous fîtes jamais faute envers moi, je vous la pardonne en toute bonne foi ; et vous prie de venir jusqu’à moi, après que vous aurez entendu ma chanson, qui est le garant que vous trouverez (auprès de moi) un bon accueil.
Quelle que soit la joie qui me vient d’amour
Quelle que soit la joie qui me vient d’Amour, je ne saurais désormais me réjouir, car je ne crois point que m’aime Celui qui n’a jamais voulu écouter ni mes belles paroles ni mes chansons ! Et jamais ne fut composé de chant qui me permît de me passer de lui. Je crains au contraire qu’il m’en faudra mourir, puisque je vois qu’il vit avec une autre, qu’il ne veut pas quitter pour moi.
Il me faudra le quitter, puisqu’il me juge indigne (de l’aimer), car le souci m’a tuée ; et puisqu’il ne lui plaît point de me retenir (auprès
De lui), qu’il veuille bien m’écouter, afin que ses douces paroles maintiennent mon cœur en joie. Et qu’il ne soit point désagréable à sa dame si je le rends aussi hardi, car je ne lui demande pas de renoncer, à cause de moi, à l’aimer et à la servir.
Qu’il la serve mais qu’il me revienne, et ne me laisse pas mourir entièrement : tel est mon angoisse que ne me tue et amour qui me consume. Ah ! Ami noble et plein de valeur, vous qui êtes le meilleur qui fût jamais, n’acceptez pas que je me tourne ailleurs ; puisque vous ne voulez pas me montrer, ni en actions ni en paroles, comment je pourrais jamais m’abstenir de vous aimer et de vous glorifier.
Je vous sais gré, quoi qu’il m’arrive, de toute ma douleur et de tous mes soucis. Et qu’aucun chevalier ne me courtise, car je n’en désire pas un seul, mon ami, aussi fortement que je le fais pour vous, vous que je contemple de mes deux yeux. Car j’aime vous regarder et ne saurai jamais en choisir un plus beau. Je prie Dieu qu’il me permette de vous serrer dans mes bras, car un autre (que vous) ne pourrait me combler.
Comblée je suis, si seulement vous vous souveniez d’un lieu où je pourrais venir vous embrasser et vous étreindre. Car c’est ainsi que mon cœur peut guérir, ce cœur qui est pour vous plein de désir et de sollicitude. Ami, ne me laissez pas mourir ! Et puisque je ne puis me passer de vous, montrez-vous aimable envers moi, afin que cela me redonne vie et anéantisse ma douleur.
Je me repais de joie et de jeunesse
Comtesse de Die
Je me repais de Joie et de Jeunesse et Joie et Jeunesse me comblent : car mon ami est le plus joyeux et c’est pour cela que je suis aimable et gaie. Et puisque je suis sincère envers lui, il est juste qu’il le soit à mon égard, car jamais je n’ai renoncé à mon amour et je n’ai point le cœur de m’en détacher.
Il me plaît fort qu’il soit le plus valeureux, Celui dont je désire le plus qu’il me possède, et je prie Dieu pour qu’il attire la joie sur Celui qui le premier l’attira vers moi et qu’on ne croie pas quiconque en dirait du mal, si ce n’est ce que moi je lui reproche. Car bien souvent on cueille soi-même les verges dont on se frappe.
Une dame qui se targue de haut mérite doit placer son affection dans un chevalier preux et vaillant et, une fois sa valeur reconnue, devra oser l’aimer ouvertement ; et d’une dame qui aime au vu de tous, les nobles et les généreux ne diront ensuite que des louanges.
Car Celui que j’ai choisi est noble et valeureux et par lui Mérite s’améliore et s’embellit. Il est généreux, adroit, cultivé, plein de jugement et de connaissance. Je le supplie d’avoir confiance en moi ; et que personne ne puisse lui faire croire que je commette une faute à son égard, pourvu que je ne trouve point en lui de défaillance.
Floire, les preux et les vaillants connaissent votre valeur. Aussi je vous demande sans attendre, si cela vous agrée, votre protection.
Il me faut chanter ce que je ne voudrais pas
Il me faut chanter ce que je ne voudrais point chanter : car j’ai fort à me plaindre de Celui dont je suis l’amie. Je l’aime plus que tout au monde, et rien ne trouve grâce auprès de lui : ni Merci, ni Courtoisie, ni ma beauté, ni mon mérite, ni mon esprit ; je suis trompée et comme si je n’avais pas le moindre charme.
Une chose me console : jamais, en aucune manière, je n’eus de torts envers vous, ami ; je vous aime, au contraire, plus que Seguin n’aima Valence, et il me plaît fort de vous vaincre en amour, mon ami, car c’est vous qui avez le plus de valeur. Mais vous me traitez avec orgueil, dans vos paroles et vos manières, alors que vous êtes si aimable envers toute autre personne.
Je suis surprise de l’arrogance de votre cœur, ami, car j’ai bien sujet d’être triste ; il n’est point juste qu’un autre amour vous enlève à moi, quels que soient les paroles et l’accueil qu’on vous réserve. Qu’il vous souvienne du début de notre amour ; à Dieu ne plaise que je sois responsable de notre séparation !
La grande vaillance qui loge en votre personne et votre éclatant mérite me sont des sujets d’inquiétude ; car je ne connais point de dame, lointaine ou voisine, en désir d’amour, qui ne se sente pour vous de penchant. Mais vous, Ami, vous avez tant de jugement que vous devez bien reconnaitre la plus fidèle : ne vous souvient-il pas de notre pacte?
Je dois pouvoir compter sur mon mérite, ma haute naissance, et ma beauté, et plus encore sur la sincérité de mon cœur ; c’est pourquoi je vous mande, là-bas, en votre demeure, cette chanson, qui me servira de messager. Je veux savoir, mon bel et doux ami, pourquoi vous êtes à mon égard si farouche et si dur : est-ce orgueil ou malveillance?
Mais je veux, messager, que tu lui dises en outre que trop d’orgueil peut nuire à maintes gens.
J’ai été en grand souci
J’ai été en grand souci à cause d’un chevalier qui a été mien, et je désire que soit su à tout jamais combien je l’ai aimé. Maintenant, je vois que je suis trahie parce que je ne lui ai pas accordé mon amour : ce dont j’ai souffert grand douleur, aussi bien dans mon lit que quand je suis vêtue.
Je voudrais bien tenir un soir mon chevalier nu dans mes bras, et qu’il se tînt pour comblé si seulement je lui servais de coussin. Car je suis plus éprise de lui que Floire ne le fut de Blanchefleur : je lui octroie mon cœur et mon amour, ma raison, mes yeux et ma vie.
Bel ami, charmant et courtois, quand vous tiendrai-je en mon pouvoir? Que je suis-je couchée un soir auprès de vous pour vous donner baiser d’amour ! Sachez que j’aurais grand désir de vous tenir (dans mes bras) à la place de mon mari, pourvu que vous m’eussiez promis de faire tout selon mon désir.
L’allégresse me comble d’une joie parfaite
L’allégresse me comble d’une joie parfaite : c’est pour cela que je chante plus joyeusement ; et je n’ai nul souci ni nulle préoccupation de savoir qu’agissent pour mon dommage les calomniateurs faux et vils. Leurs médisances ne m’effraient point : j’en suis au contraire deux fois plus gaie.
Ils n’ont aucune confiance de ma part, ces lauzengiers médisants, car il ne saurait avoir d’honneur celui qui est d’accord avec eux : ils sont en effet tout à fait semblables au nuage qui s’étend et voile les rayons du soleil. C’est pour cela que je n’aime guère ces gens misérables.
Quant à vous, jaloux médisant, ne vous imaginez pas que je vais m‘attarder longtemps avant que Joie et Jeunesse ne me plaisent et qu’ainsi le dépit vous accable.
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