NOEL
Noël, fête la plus importante des provençaux, commença à être fêtée au IVème siècle. La date correspond au solstice d’hiver des Romains et célèbre l’entrée dans une nouvelle vie.
Chaque pays dans le monde qui fête Noël y mêle ses traditions et croyances ainsi en est-il de la Provence qui situe Bethléem dans notre région et prête aux santons la personnalité des artisans du cru.
Chaque étape de Nouvé a un sens symbolique en commençant par le blé de la Sainte Barbe qui fut une princesse orientale que son père fit décapiter car elle s’était convertie ; puis le gros souper autour de l’aïeul signifiant la paix, le souvenir des disparus, l’espoir ; les trois nappes et les trois chandeliers en référence à la Trinité ; le gros pain au Christ et les douze petits, aux apôtres ; le cacho-fìo figure la rédemption se consumant pour le rachat des nos péchés comme le souligne Mistral dans ses « Memòri e Raconte » (Annexe 1).
Nous avons retenu trois expressions particulières de Noël : les Santons, les Pastorales et les Chansons de Noël qui ont pour point commun de suivre un schéma narratif en cinq temps et une organisation actancielle où s’affrontent adjuvants et opposants sur le chemin de la rédemption.
Pour les Santons nous allons convoquer d’une part Marie Mauron qui écrivit « Le Monde des Santons » en 1976 ainsi que le poème de Jousé d’Arbaud « Les Santons sont partis » en provençal « Li Santoun an parti » inclus dans ses « Œuvres poétiques ».
I -LES SANTONS
- Origine et genres
Crées au début du XIXème siècle par Jean-Louis Lagnel à Marseille et réalisés en terre cuite, les santons ont cependant diverses origines. Les premières représentations des nativités remontent au IIème siècle dans la Chapelle des catacombes de Priscille à Rome. Sont-ce déjà de crèches? En tout cas ce sont des nativités sans l‘âne ni le bœuf qui ne viendront qu’au IVème siècle et que seuls mentionnent des écrits apocryphes.
Elle apparaitra complète au Vème siècle, à Rome, Milan, Mantoue… Arles, Saint Maximin.
Cependant c’est à Saint François que l’on attribue la création de la crèche à Greccio (et que représentera Giotto). Mais on s’interroge encore sur la paternité napolitaine ou provençale des Santons que la mère de Saint François aurait introduite ici et là lors de ses déplacements avec son commerçant de mari en Provence.
Plusieurs auteurs attestent de la crèche de Greccio commandée par Saint François à un certain Giovanni, artisan des Abruzzes. Bien sûr ces récits hagiographiques comportent une part de merveilleux. Mais une autre hypothèse en impute la création à Jésus lui-même comme le rapporte Marie Mauron.
II - LE MONDE DES SANTONS – 1976 – Marie Mauron
Née en 1896 à Saint Rémy de Provence et décédée en 1986, Marie Antoinette Roumanille, auteur de contes et de poèmes, n’a pas bougé de sa Provence natale ce qui ne l’empêcha pas d’être amie de Virginia Woolf et d’être éditée à Cambridge pour son premier roman « Mount Peacock ».
Bien que surnommée la Colette provençale, son nom est tombé dans l’oubli, ses œuvres extrêmement nombreuses ne sont plus éditées. Femme et félibre, cela fait beaucoup, d’autant qu’elle a pris fait et cause pour la Provence dont elle chante les taureaux, la transhumance, en français et en provençal dans des romans ou des contes.
Dans « Le monde des Santons » on peut lire que c’est au XVIIème siècle qu’apparurent les crèches d’églises, pour disparaître à la Révolution pour réapparaître en 1803 après le Concordat jusqu’en 1806 ! Mais en vain, en 1810 l’Eglise dut céder devant les fidèles provençaux. Les santons étaient en l’occurrence un acte de résistance contre la Révolution Française. Afin de transgresser l’interdiction d’aller à l’église pour Noël les provençaux auraient créé des crèches chez eux. Les petits personnages, les santons étaient faciles à cacher et à réaliser avec du papier mâché ou de la pâte à pain.
Le XIXème siècle voit l’apogée de la quantité et variété des personnages. C’est tout le village en Provence qui est dans la crèche, et ce d’autant plus que chaque famille fait le Belen (Bethléem) en y incorporant des faits divers, l’humeur du moment, de sorte que la crèche devient un témoin de son époque.
Ces traditions font de chaque foyer une crèche vivante et des hommes des santons.
Quant aux riches, ils achetaient de somptueuses crèches en ivoire, argent, or ou corail. Les XVIIème et XVIIIème siècles ont excellé dans ces travaux grâce aux verriers d’Arles, aux carmélites d’Aix dont le musée Borély possède des œuvres.
Quoiqu’il en soit chaque crèche reflète l’âme de son créateur ou de son acheteur.
La crèche est avant tout un art populaire comme en témoigne la propre crèche de Mauron qui dévoile avec émotion sa relation aux santons à ces petits saints qui constituent sa famille et sont pourvus d’une âme ce qui en fait des être paradoxaux, proches des joujoux par leur taille, proches du ciel par leur âme simple. Il est un entre-deux, le santon. Entre jouet et personne, entre ciel et terre, spirituel et matériel, exceptionnel et quotidien. Il ne parait qu’une fois l’an, puis disparaît. On s’y attache, on en prend soin et pourtant c’est une modeste figure. Modeste comme le personnage des romans provençaux et des Contes.
Au fil des années les crèches se sont agrandies, diversifiées, ont inclus toute la population et les corps de métiers habillés en provençaux, ainsi le pescadou, le bartoumieu, lou ravi. Ainsi est née une tradition provençale. Bel exemple de syncrétisme qui montre la capacité d’appropriation d’une culture autre et lointaine en laquelle chacun peut cependant s’inscrire tant est marqué son caractère d’universalité. La crèche du reste se fond dans son contexte historique et politique, elle évolue, pour preuve il existe un Didier Raoult en santon.
Mais l’universalité n’interdit pas la variété au contraire, aussi les santons sont-ils le fruit du savoir-faire et sentir du santonnier qui interprète à sa façon ces figures et les peint du reste à la main pour en faire des êtres uniques.
Chacun s’y reconnait, le rémouleur, le maire, le brigand, l’aveugle, la Margarido, lou Ravi, certains sont sceptiques, d’autres espèrent le miracle comme le décrit d’Arbaud dans son poème « Les Santons sont partis » où ceux -ci s’acheminent vers la Crèche et chemin faisant philosophent sur le monde qui se modernise et se dégrade (Annexe 2).
« Les inventions sont faites pour piper les gens… pour les choses d’autrefois, les temps se font mauvais ». Le poème a été rédigé en 1951, la guerre y est évoquée en filigrane. Les caractères sont marqués et les préjugés aussi surtout à l’égard du Ravi que méprisent ceux qui ne le comprennent pas et n’ont pas d’autres valeurs que matérielles. Tandis que les autres se lamentent en grognant lui sent « un parfum qui embaume l’air clair » et voit « les Anges de Noël tourner dans les profondeurs ». Retour comique à la réalité, la commère arrive avec ses rascasses.
Et pourtant leur chemin « es lou camin di sounge » car la Provence est terre de songes et ils sont « abreuvés par la lune ». Le prosaïque n’exclut pas le poétique.
Mais les Santons sont préoccupés car les Rois mages pourraient ne pas venir et d’Arbaud à mots couverts, d’évoquer les bouleversements qu’a provoqués la guerre au proche et au moyen orient (Afrique du Nord, Arabie, Caucase, Moyen orient).
Aussi se prend-on à désespérer. A quoi bon la foi? Pourquoi Dieu laisse-t-il faire cela? L’homme est pétri d’orgueil et de haine et ses inventions ne servent qu’à tuer. Mais si on ne résiste pas en temps de guerre, quand résistera-t-on?
Et d’Arbaud de prêter aux santons ses propres inquiétudes : perte de l’honneur de son métier ; perte du vêtement et de la langue ancestrale, mais sans pour autant baisser les bras car ce qui ne tue pas rend plus fort. « La Mère Provence attend son heure ».
Et le dernier mot sera laissé au Ravi, c’est-à-dire au poète qui chemine sur le chemin des songes.
Et nous ne voudrions pas quitter d’Arbaud sans faire référence à son « Nouvè Gardian » qui situe entre songe et réalité un Noël en Camargue (Annexe 4).
III – LES PASTORALES
Au nombre des traditions attachées à Noël et à la crèche il y a la Pastorale héritière des Mystères du Moyen-âge qui se déroulaient sur le parvis des églises où ils duraient jusqu’à trente-cinq jours afin de représenter la passion du Christ en embrassant « la succession de tous les tableaux formant la suite des âges de l’histoire de l’humanité chrétienne… afin de les rendre contemporains des spectateurs ». Sans aller jusque-là la pastorale est une représentation théâtrale chantée et parlée évoquant la procession du petit peuple, des bergers, devant l’enfant Jésus.
En 1844 Maurel écrit « La pastorale ou le mystère de Notre Seigneur Jésus-Christ » qui eut un franc succès. Composée de cinq actes en vers provençaux, elle raconte la venue des bergers, accompagnés de tout le village, à la crèche. D’autres suivront comme « La Pastorale Audibert » (1896).
La pastorale de pasteurs, a bien sûr un sens figuré puisque le pasteur est aussi le prêtre conduisant ses ouailles. Le terme est devenu aussi un genre littéraire incluant églogues, idylles, pastourelles… se déroulant dans la nature à un âge d’or, mais relève fondamentalement du genre théâtral et en particulier occitan.
Les pastorales sont nombreuses et chaque ville même village a la sienne. Citons « La Pastorale Benoit » en trois actes qui commence par l’arrivée de Jousé et Marie dans une auberge où on leur refusera l’hospitalité, passage inspiré du Noël de Saboly, « Hoù de l’oustau ». Puis l’ange apparaît aux bergers, comme il le fit pour les rois mages. Des tableaux amusants se succèdent, tel celui du braconnier traqué par le gendarme.
Enfin l’acte III s’ouvre sur l’étable où Marie a accouché et se clôt sur une purification générale.
Toutes les pastorales ont leur particularité. Celle de Xavier de Fourvière insiste sur le personnage de Simonet alias le futur Saint Pierre, fils de l’aubergiste qui n’a prêté qu’une misérable étable à la Sainte famille.
L’originalité de la Pastorale Fourvière consiste dans le fait que la Sainte famille est menacée par Escariot, alias Judas, d’être vendue à Hérode qui a demandé à Escariot d’enlever l’enfant. Mais l’aubergiste cédant aux instances de son fils Simonet, est décidé à le protéger avec l’aide des bergers et à l’amener à l’abri dans un autre jas. Escariot au service d’Hérode et du diable n’a pas encore pu s’emparer de l’enfant.
Lucifer entre alors sur scène, tance Escariot (qui commence à hésiter alors que l’ange face à Lucifer tente de sauver cette âme) qui va chercher à soudoyer Estève, le berger pour qu’il vole le nouveau-né et le lui remette.
Mais Zacario arrive qui veut sauver Escariot bien que celui-ci considère qu’il est trop tard et se condamne lui-même.
En arrière-fond il y a l’évocation douloureuse du massacre des Saints Innocents, par le chœur des pleureurs.
Estève accepte en apparence d’aider Escariot mais en fait lui prépare un bon tour. Surviennent Savournin et un soldat qui viennent s’emparer d’Escariot soupçonné de traitrise, pour l’amener à Hérode. Les bergers surgissent avec Estève et filent une dérouillée à Escariot que le soldat amène.
La Pastorale de Gag (de Nice) insiste sur le personnage du Pèlerin alias le diable qui, sous les apparences du restaurateur accueillant les bergers qui vont à Bethléem, cherche à les dévoyer. Nous terminerons cette évocation par la Pastorale de Pessmesse qui se passe en 2200, comme quoi la pastorale pour particulière qu’elle soit, n’en est pas moins universelle et futuriste.
IV – LES NOELS DE SABOLY
Bien sûr pas de fêtes calendales sans chants de Noël au nombre desquels ceux de Saboly (1614 – 1675) qui sont les plus connus.
Nicolas Saboly naquit le 30 janvier 1614 de Jean et de Phélise Miliorat.
Son père, issu d’une famille aisée, est consul de Monteux en 1615. Mais il décède rapidement en 1619 laissant à son épouse et son fils un confortable héritage. Nicolas léguera du reste à sa servante la maison familiale et son contenu.
Puis Saboly fait ses études en 1628, il a quatorze ans, au Collège Jésuite de Carpentras. Mais dès 1629 la peste sévissant, il veut retourner à Monteux ce qui n’est possible qu’après une quarantaine éprouvante.
Saboly est doué d’une intelligence précoce puisque quatre ans plus tard, après avoir été tonsuré, il devient recteur de la chapellerie de Sainte Marie Madeleine qui est une fondation pieuse à Carpentras, ce qui lui assure quelques subsides. Là, il est affecté en tant que chantre à l’ordonnancement des cérémonies.
Jouissant de revenus suffisants pour subvenir à ses besoins, il est ordonné prêtre en 1635. Il sera maître de Chapelle à Carpentras, dont la vie musicale est intense jusqu’en 1643, année où il commence à se déplacer en Provence, Saint-Trophime à Arles pendant dix ans, puis Aix-en-Provence à la Cathédrale Saint Sauveur pendant six ans. Là l’activité éditoriale des Noëls et des Psaumes en langue provençale est intense. On le retrouve en 1657 à la Collégiale Saint-Pierre à Avignon, à laquelle il fait référence dans « Sortez d’ici race Maudite ». Mais ses pérégrinations ne sont pas terminées puisqu’il sera nommé maître de chapelle de la Cathédrale de Nîmes de 1658 à 1661 et reviendra à Avignon en 1661. Dès 1658 il avait obtenu le grade de bachelier en droit canon et civil de l’Université d’Avignon.
Lors de la venue de Louis XIV à Avignon en 1660, Saboly compose un Nouvé, c’est son premier, «Ieu ay vis lou Piemon » (1), preuve en est que les Noëls comme les santons sont en prise avec l’actualité, il n’hésite du reste pas à employer le pronom « Je ».
Les Noëls écrits avant Saboly étaient anonymes car les ecclésiastiques écrivaient pour la gloire de Dieu. Les premiers, nominaux, sont ceux de Saboly édités, mais écrits auparavant, à partir de 1669.
A partir de 1670 les Noëls sont organisés chronologiquement par rapport à la naissance du Christ. Le nom de Saboly commence à être connu et attire du monde.
Son premier, Noël fut sans doute celui commémorant le passage de Louis XIV à Avignon (Noël 58) écrit en 1660. L’auteur emploie le pronom tonique « moi ». Saboly est bien présent dans son oeuvre. Ainsi évoque-t-il sa santé (Noël 7) ; « lia quauquaren qui m’a fa pou » réfère à la peste. Parfois il apparait comme le « Nouvelliste » faiseur de Noëls, ou sous son prénom Nicoulau ou Micoulau (Noël 39 vers 20, 48).
Par ailleurs et c’est ce qui fait de ses Noëls des témoignages de l’époque, il cite les enfants de chœur dont il avait la charge (Noël 9).
Il évoque aussi ses supérieurs, des membres du chapitre de Saint-Pierre (Noël 55 vers 71). Il dépeint l’église Saint-Pierre (Noël 57).
Les références à des personnages divers font de ces Noëls l’analogon des caractères de la Bruyère ou des sermons de Bossuet ainsi de l’orgueilleux (Noël 3) et du libertin (Noël 47) indifférents à la misère dans laquelle nait l’enfant Jésus. Tous personnages qui sont des avatars du diable (Noël 1) lui-même se retrouvant sous les noms de Belzébuth, Lucifer, Satan (Noël 26). Il en fait une description apocalyptique (Noël 72) en multipliant les rimes en « U ». Le sommet est le Noël 57 où Saboly cristallise toutes les actions du diable.
Bien sûr l’intention de Saboly est de mettre en garde contre le péché et d’adorer Dieu, autrement dit de faire œuvre de prédicateur. C’est pourquoi il adopte une organisation narrative commençant par une situation initiale : l’état du monde en proie au Mal et aux malheurs ; puis l’élément déclencheur : l’annonce de l’Ange du Christ Sauveur ; les péripéties, voyages des bergers et des Rois mages pour Bethléem comportant maints accidents et l’intervention du diable ; le dénouement arrive à l’étable, hommage à Marie et à l’enfant ; la situation finale, l’Allégresse (Annexe 3).
C’est dire que Saboly est aussi un scénariste qui écrit pour deux publics, d’une part les enfants de chœur, d’autre part les croyants.
Les publics visés et l’insertion d’évènements contemporains ainsi que la connaissance de l’âme humaine et l’objectif final de Saboly expliquent la diversité de ces Noëls tant par leur forme : vers de deux à douze syllabes (Noëls 9-31) ; Noëls en français ; Chansons pour danser et boire (Noël 34) ; Noëls tirés de contes et tragi-ballet (Noël 23 – se chante sur un air de Molière) ce qui prouve que Saboly tirait ses Noëls d’un large répertoire français ; que par leur contenu il part de la naissance du Christ et tantôt insiste sur la pauvreté de la Sainte famille (Noëls 3 – 6 – 23 – 28 – 33 – 45 – 47 – 53), tantôt sur le diable qui rôde (Noëls 1 – 26 – 42 – 47), tantôt sur la nécessité de faire la bugado (lessive) pour être nettoyé de ses péchés ; tantôt sur la mort (Noël 7 – 9). Certains Noëls sont bâtis sur le péché originel (Noël 43), sur le credo (Noël 27), sur des proverbes (Noël 56)… les Noëls sont donc à la fois une méditation spirituelle, une réflexion philosophique et une vitrine politique et sociale ce qui leur confère leur intérêt et leur vivacité et leur évite de tomber dans la monotonie du prosélytisme.
Ajoutons que Saboly convoque des figures majeures de l’ancien testament (Noël 27) mais aussi Adam et Eve (Noëls 29 – 43 – 57 – 65), des Empereurs, César, Auguste et des Rois, Louis XIV.
La vivacité et la proximité des scènes sont aussi rendues grâce aux mentions de la vie quotidienne dont les vêtements, les bestiaux, les nourritures, les gestes font partie, ainsi que les dialogues enlevés pour les mettre en scène (Noël 25 – 35 -…).
CONCLUSION
Ainsi s’achève notre parcours calendal nous invitant nous aussi à emprunter lou camin di santoun. E per l’an que ven que se sian pas plus que sieguen pas mens.
1) Toutes les références aux Nouvè de Saboly sont extraites de « Recueil des Noëls provençaux » - Henri Moucadel – « A l’asard Bauterar ! » 2014 – Textes en annexes.
ANNEXE 1
« Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c’était la veillée de Noël. Ce jour-là, les laboureurs dételaient de bonne heure ; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle galette à l’huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille de vin cuit. Et qui de-ci et qui de-là, les serviteurs s’en allaient, pour « poser la bûche au feu », dans leur pays et dans leur maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui n’avaient pas de famille ; et, parfois, des parents, quelque vieux garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant :
- Bonnes fêtes ! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec vous autres.
Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la « bûche de Noël » qui – c’était de tradition – devait être un arbre fruiter. Nous l’apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d’un bout, moi, le dernier-né, de l’autre ; trois fois, nous lui faisions faire le tour de la cuisine ; puis, arrivés devant la dalle du foyer, mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin cuit en disant :
Allégresse ! Allégresse,
Mes beaux enfant, que Dieu nous comble d’allégresse !
Avec Noël, tout bien vient :
Dieu nous fasse la grâce de voir l’année prochaine.
Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n’y pas êtres moins.
Et, nous écriant tous : « Allégresse, allégresse, allégresse ! », on posait l’arbre sur les landiers et, dès que s’élançait le premier jet de flamme :
A la bûche
Boute feu !
Disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table.
Oh ! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l’entour, la famille complète, pacifique et heureuse. A la place du caleil, suspendu à un roseau, qui, dans le courant de l’année nous éclairait de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles brillaient ; et si parfois, la mèche tournait devers quelqu’un, c’était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du blé en herbe, qu’on avait mis germer dans l’eau le jour de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour apparaissaient les plats sacramentels : les escargots, qu’avec un long clou chacun tirait de la coquille ; la morue frite et le muge aux olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d’un tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme : fouaces à l’huile, raisins secs, nougat d’amandes, pommes de paradis ; puis, au-dessus de tout, le grand pain calendal, que l’on n’entamait jamais qu’après en avoir donné, religieusement , un quart au premier pauvre qui passait.
La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, ce jour-là ; et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et on louait leurs actions. »
Mistral Raconte e memòri
ANNEXE 2
Les Santons sont partis
à Henri Bosco
« Les Santons sont partis sur le chemin des songes,
Ils suivent le sentier qui mène à Bethléem,
Sous les lueurs d’étoiles et les reflets de lune,
Ils vont tout doucement, à leur aise, en causant.
« Holà : Bonne santé toute la compagnie »
Dit tout en riant le Rétameur gaillard,
« Nous y voici. Et, tant qu’au monde il y aura une Provence,
« Noël assemblera les Santons provençaux. »
La nuit, sans un murmure, silencieuse et serine,
Plane sur les sommets et fait briller la plaine.
« Ho, la Vieille ! ho, le Vieux ! ho, le Tambourinaire !
« Comme vous, j’ai endossé tout mon équipement,
« Honneur à Noël. Mais, que veux-tu? A l’heure actuelle,
« Pour piper les gens, on a tant fait d’inventions.
« - Monsieur, dit le Ravi, pardon si je vous coupe,
« Nous sommes bien sur le chemin qui mène à Behtléem? »
« - Il t’advient comme à beaucoup d’autres et à moi-même », dit le Remouleur,
« Pour les choses d’autrefois, les temps se font mauvais.
« Quand je pense que, jadis, pour dépeupler la terre,
« Le diable imaginait d’aiguiser des couteaux…
« Des épées à l’antique et des piques, des piques,
« Pauvre innocent ! Depuis, le diable a progressé,
« Je crois bien que, moi aussi, je m’en irais chômer. »
« -Allons, allons, compagnons, dit le Tambourinaire,
« Une nuit pareille n’est pas faite pour se lamenter ;
« Tout à l’heure en arrivant, je vous battrai une aubade
« Qui vous fera tendre les nerfs dans les mollets. »
« - Monsieur, dit le Ravi, pardon si je vous coupe… »
« - C’est lui, dit le Gros Pâtre, encore lui, ce fada !
« Rien qu’en bâillant, pardi, celui-là fait sa tâche,
« Il a moins de souci qu’à mener un troupeau. »
« - Vous seriez gentils, compagnons, d’aller un peu moins vite, »
Dit le Vieux, « ma Vieille ne peut presque plus suivre,
« Nous sommes éclopés, pecaire, elle est un peu percluse
« Et moi, vous le voyez, je suis plein de douleurs.
« Puis, nous sommes chargés : des noix, une morue,
« De l’ail en tresse avec un plein panier d’œufs…
« Qui vient là-bas ? » - « C’est le Meunier. »
« Heureux Meunier, il est tranquille, avec son âne du moulin. »
« - Monsieur, dit le Ravi, pardon si je me trompe,
« Mais je sens un parfum qui embaume l’air clair
« Et je vois loin, là-haut, tout autour des étoiles,
« Les Anges de Noël tourner dans les profondeurs, »
« Vé, la Commère, là ! Elles sont fraîches, tes rascasses »
« Tè, les beaux loups, les beaux rougets, à l’aigosau !
« J’apporte, de la mer, la fleur du poisson. »
« - Vive la Poissonnière : » - « Et vive toi grondin ! »
Ils cheminent, les Santons, sur le chemin des songes,
Ils suivent le sentier qui mène à Bethléem,
A petits pas, ils vont, abreuvés par la lune
Et, sans cesse, leur file et s’allonge et s’accroît.
Pan ! « J’ai eu peur ! Qu’y a-t-il donc ? » « C’est le Chasseur. »
« - Avec sa pétoire qui frappe d’un silex,
« Il a de quoi faire le fier. Holà, Fileuse,
« Vous qui savez tant de choses, approchez-vous ici,
« Ecoutez-moi. Il se pourrait, m’a-t-on murmuré,
« Qu’avec le désordre qui monte de toute part,
« Qu’avec le mauvais vent qui souffle sur le monde,
« Cette année, les Trois Rois ne puissent pas venir. »
« - Ah, Mon cœur, que me dites-vous? Quel scandale,
« Nos Rois ! Mais vraiment? Jamais cela ne s’est vu !
« - Hé, mes enfants, ce qui ne s’est jamais vu peut se voir, »
Dit le Vieux, « quand tout chancelle et tout se démolit.
« On dit que Balthazard a perdu sa couronne
« Et qu’il y a le désastre et la révolution
« Chez Gaspard et puis, pour ce qui est du Roi Maure,
« Les blancs lui font la guerre, là-bas, dans son pays.»
« - Monsieur, dit le Ravi… - Tais-toi ! Dans le siècle
« Où nous sommes, dit le Rémouleur, avec nos outils,
« Nos vêtements de jadis, à quoi bon, sur la terre,
« Reprendre chaque année le chemin de la foi?
« Les hommes ont inventé des tas de mécaniques
« Pour courir, pour voler, pour vivre et pour mourir,
« Jours de misère, jours d’orgueil et de haine
« Où l’on entend déjà le pas de l ’Antéchrist.
« Si nous ne sommes bons qu’à amuser les gens,
« Du maintien des croyances, si nous ne sommes pas le signe,
« Il vaut mieux nous cacher dans l’ombre ensommeillée
« Où le passé triste amasse ses trésors. »
« Tè, le Rétameur, tè, tu l’entends, cet homme?
« N’est-ce pas toi, qui disais, quand tu nous rattrapais,
« Naguère : tant qu’au monde il y aura une Provence
« Noël assemblera les Santons provençaux?
« S’il est vrai que nous venions en des jours de haine
« Et d’orgueil, nous autres, nous défendons le souvenir
« D’un autre temps, compagnons, et portons témoignage
« Avec notre simplicité et notre allure rustique, »
« Dit le Vieux, « temps rude où l’homme peinait
« Mais savait maintenir l’honneur de son métier,
« Où, pour se vêtir, il gardait l’usage des ancêtres
« Et ne méprisait pas la langue de son berceau.
« Nous sommes petits, mais nous savons, dès longtemps que, dans les siècles
« Tout ce qui, un jour regerme, autrefois a fleuri ;
« Du temps jadis, le temps nouveau fait sa semence
« Et la Mère Provence attend son heure.
« En nous, compagnons, il y a de l’amour, de l’exemple,
« Restons fidèles ; à la Race il faut un réconfort,
« Pour son avenir, nous ferons notre Adoration
« Et – Pax hominibus bonae voluntatis. »
Nul ne souffle mot. Le Rémouleur a poussé sa roue,
Grave, le Rétameur regarde le Meunier,
Le Chasseur a mis son fusil sur son épaule
Et le chien du Gros Pâtre pourchasse les agneaux.
Ils cheminent, les Santons, sur le chemin des songes,
Une odeur embaumée parfume l’air clair,
On voit loin, là-haut, tout autour des étoiles,
Les Anges de Noël tourner dans les profondeurs.
Et voici, tout à coup, qu’au détour du sentier,
Avec ses maisons blanches apparaît Bethléem,
Une étoile scintille au faîte d’une étable,
« Monsieur, dit le Ravi, cette fois, nous y sommes bien ! »
Jouse d’Arbaud
ANNEXE 3
Noël 57 : Sortez d’icy race maudite
L’Ange.
Sortez d’ici race maudite,
Quoy faudra-il de l’eau benite,
Pour vous chasser hors de ce lieu :
Je suis vn Ange du grand Dieu
Obeïssez à ma puissance,
Voudriezvous faire resistance?
Ne sçauez-vous pas que iadis,
Ie vous chassai du Paradis.
I Dem.
Ne m’en dis pas davantage ;
Je reconnais suffisamment ton visage,
Je ne sais pas si tu reconnais le mien.
Moi, je veux te dire qui je suis :
C’est moi qui ai fait le coup de maître,
Dans le Paradis terrestre,
Quand, sous la forme d’un serpent,
J’ai mis la pomme sous les dents
D’Adam, et d’Eve sa compagne.
II Dem.
C’est moi qui ai désolé,
Autrefois, le bonhomme Job,
Lorsque j’allais mettre le feu
Dans ses troupeaux, dans ses bastides,
Et lorsque j’ôtai la vie
A sept ou huit de ses enfants ;
Quant à lui, je l’affligeai tellement,
Depuis les pieds jusqu’à la tête,
Qu’il dit qu’il en avait assez.
I Dem.
C’est moi qui ai fait naître le dessein
De massacrer les Innocents.
II Dem.
Où crois-tuque je devais être,
Quand Judas trahit son maître?
J’étais toujours à son côté,
Pour le séduire et le tenter.
Je l’obligeai à le vendre,
Je lui conseillais de se pendre,
Je lui fournis le licol,
Je jetai ses tripes par terre.
Après cela, que veux-tu dire?
I Dem.
Moi, j’ai fait encore bien pire,
Quand je suis allé de-ci, de-là,
Pour secouer tous les blés.
II Dem.
C’est moi, qui, d’un seul coup de peigne,
Ai peigné toutes les vignes,
Je n’y ai guère laissé de raisins,
C’est pourquoi il n‘y a guère de vin.
I Dem.
Moi, j’ai fait tomber tant de grêle
Que j’ai détruit toutes les amandes,
C’est pourquoi il n’y a pas de nougat,
Ou, s’il y en a, il faudra le payer (cher).
II Dem.
Moi, je sui s venu de mon propre mouvement
Voir l’église de saint Pierre,
Le plus grand de mes ennemis,
Qui tient les clefs du Paradis.
Il n’a lus voulu m’ouvrir la prote :
Moi, je le hais de telle sorte,
Qu’ici je veux tout ravager.
I Dem.
Le moment est venu de se venger.
II Dem.
Moi, je veux effacer la peinture.
I Dem
Moi, je veux écailler la dorure,
Et briser tous les ornements.
II Dem.
Je veux déchirer les parements,
Afin qu’il sache que je le nargue.
I Dem.
Moi, je veux jeter à terre les orgues,
Je veux crever la soufflerie
Que l’on ne joue que par derrière.
II Dem.
Et moi, je veux, d’un coup de corne,
Lui briser toutes les cloches,
Afin qu’elles perdent le caquet,
Come le pauvre carillon.
I Dem.
Moi, je veux lui casser les vitres,
Qui sont du côté de l’Epître.
De l’autre côté, je le ferais bien
Mais il n’y en a point, à cause du vent.
II Dem.
Son architecture est en ordre,
Mais je la mettrai en désordre ;
Je veux lui jeter à terre.
Crois-tu nous faire peur?
Nous ne craignons pas du tout tes menaces.
L’Ange
Sortez, sortez de cette place
Démons, ennemis des humains,
Dieu qui vous a lié les mains,
Redoublera toutes vos peines,
Pour toutes vos paroles vaines.
Sortez, sortez donc de ce lieu,
C’est ici la maison de Dieu.
Noël 58 : Moi, j’ai vu le Piémont
Noël composé l’année 1660, après le mariage de Louis XIV venu à Avignon
Moi, j’ai vu le Piémont,
L’Italie et l’Aragon,
La Perse et la Turquie,
L’Arabie,
Et la Chine et le Japon.
Moi, j’ai vu l’Angleterre,
La Pologne et le Danemark,
Et par terre,
Et par mer,
Sans encombre,
Je suis allé à bien des endroits,
En somme, moi j’ai vu quelque chose
Mais je ne trouve rien d’aussi beau que Bethléem.
Quand notre Roi Louis
Vint dans ce pays,
Il trouva notre ville
Plus plaisante
Qu’aucune qu’il eut vu.
Il assista à l’Office,
Fit la Cène après les Rameaux,
L’exercice quelque peu ;
Il fit grand plaisir
Quand il toucha tous les malades ;
Ben que cela fût beau, ce n’est rien
Auprès de ce que j’ai vu dans Bethléem.
Moi j’ai suivi la cour
Bien que ce ne soit pas mon humeur,
Je suis allé en personne
A Bayonne,
Et j’y ai fait un long séjour ;
Moi, j’ai vu l’assemblée,
Le mariage du Roi Louis,
Son entrée,
Dans Paris ;
Je croyais
Que j’étais dans le paradis.
Bien que cela fût beau, ce n’est rien
Auprès de ce qu’a vu dans Bethléem.
Le monde fait grand cas
Des articles de la paix :
La France et l’Allemagne,
Et l’Espagne,
Ont mis bas les armes.
Pour vivre de ses rentes,
Chacun raccroche les armes.
Pour Noël,
Près d’un feu,
Dans son lieu,
Chacun pose la bûche.
Il est vrai que cela vient dans le temps
Où celui qui a fait la paix est dans Bethléem.
Noël 47 : Toi, qui cherches tes délices
Toi, qui cherches tes délices,
Qui n’aimes que tes plaisirs,
N‘auras-tu jamais loisir
De dire adieu à tes vices,
Puisque Dieu, hélas !
Ne cherche rien que les supplices,
Puisque Dieu, hélas !
Souffre dans une bergerie?
Ton hôtel n’est pas assez grand
Pour loger ta vanité ;
Tu veux un palais enchanté.
N’es-tu pas bien misérable,
Puisqu’un Dieu, hélas !
Se contente d’une étable,
Puisqu’un Dieu, hélas !
Loge dans une bergerie?
Au fond de ta chambre neuve,
Lorsque tu tires le rideau,
Ni l’art, ni le pinceau,
Ne manquent à ton alcôve ;
Mais, Jésus, hélas !
Ce n’est pas là qu’il se trouve,
Mais, Jésus, hélas !
Est au fond d’une bergerie.
Les viandes les plus exquises,
Les vins les plus délicats,
Ne peuvent jamais trop flatter
Ton goût ni ta gourmandise ;
Et Jésus, hélas !
Hume le vent et la bise,
Et Jésus, hélas !
Jeûne dans une bergerie
Après avoir bien fait ripaille,
Tu te couches dans un beau lit,
Tout garni de broderies,
Et d’une fort belle taille ;
Et ton Dieu, hélas !
Couche sur un peu de paille,
Et ton Dieu, hélas !
Couche dans une bergerie.
Noël 34 : Une étoile
Une étoile,
Des plus belles,
Mène les Rois de Tarsis,
De l’Ile et de l’Arabie,
Dans la bergerie où sont Marie
Et le Roi de Paradis.
S’ils sont riches,
Ils ne sont pas chiches,
Ils portent de fort beaux présent s :
Ils ont une demi-douzaine
De grandes caisses toutes pleines
De myrrhe, d’or et d’encens.
Des gendarmes,
Sous les armes,
Il y en a cinq ou six régiments ;
Ils ont n fort bel équipage
D’estafiers, laquais et pages,
Habillés superbement.
Dans la ville,
Plus de mille
On plus de peur que de mal :
Ils ont presque tous pris l’alarme,
En croyant que les gendarmes
Logeront dans leurs maisons.
Sur le champ,
Le Roi Maure
A fait dire à tous ses gens
Que qui plumerait la poule
Serait pendu par la gueule
Au milieu de Bethléem.
La noblesse,
Bien éduquée,
Ne veut aucune concussion.
Toute cette populace
Dans la bergerie va prendre place
Pour voir l’adoration.
Noël 27 : Bienheureuse, la naissance
Bienheureuse, la naissance
De ce bel enfant,
Qui vient réparer l’offense
Du grand Père Adam !
Vivons contents,
Menons réjouissance,
Vivons contents
Et ne nous fâchons de rien.
Il quitte le sein de son Père,
Il descend ici-bas,
Et prend, comme notre frère,
Part à nos maux.
Un jour, pour nous,
Il pourra, sans tarder,
Un jour, pour nous,
Il mourra sur une croix.
Tous les saints Patriarches,
Abraham et Jacob,
Isaac e Noé de l’Arche,
N’attendent que cela.
Ils sont là-bas,
Qui observent sa démarche,
Ils sont là-bas,
Qui comptent tous ses pas.
Bien qu’ils soient dans le tourment,
Ils ont toujours dans le cœur
L’espérance entière
Que, quand il sera mort,
Lui, il ira là-bas
Défaire leurs chaînes,
Lui, il ira là-bas,
Et les délivrera.
Dieu voudra qu’il ressuscite
Le troisième jour,
Puis, après, il faudra qu’il quitte
La terre à son tour.
Dans le ciel,
Il remontera plus vite,
Dans le ciel,
Plus vite qu’un oiseau.
Il reviendra pour être juge
Des morts et des vivants.
Certes, il n’y aura personne qui puisse fuir
La face de Dieu.
Chez les amis,
Celui qui cherchera refuge,
Chez les amis,
N’en trouvera pas (de refuge).
Avec une mine très sévère,
Il dira sur le champ :
« Que les flammes éternelles
Soient pour les méchants ! »
Pour ses amis,
Une gloire immortelle,
Pour ses amis,
Leur part du Paradis.
Noël 16 : Holà ! la maison !
Saint Joseph et l’hôtelier.
Saint Joseph
Holà !l maison !maître, maîtresse,
Valet, chambrière, y-a-t’il quelqu’un ici?
J’ai déjà frappé bien des fois,
Et rien ne vient, quelle grossièreté !
L’Hôtelier
Je me suis déjà levé trois fois,
Si ceci dure, je ne dormirai guère.
Qui frappe en bas? qu’est-ce que tout ceci?
Qui êtes-vous? que voulez-vous? que faut-il faire?
Saint Joseph
Mon bon ami, prenez la peine
De descendre un peu ici-bas,
Voudriez-vous loger dans votre hôtel
Seulement moi, ainsi que ma femme?
L’hôtelier
Vous, vous êtes des trouble-repos,
Vous êtes de ces batteurs d’estrade
Qui songez uniquement à mal faire,
Adieu ! ma porte est fermée.
Saint Joseph
Nazareth est notre patrie,
Je ne suis pas tel que vous me croyez ;
Je suis charpentier, je m’appelle Joseph,
Ma femme s’appelle Marie.
L’hôtelier
Il y a assez de gens ici, je ne veux plus personne.
Dieu vous donne meilleure fortune,
Si vous me croyez, vous demanderez
Où est l’auberge de la lune.
Saint Joseph
Abritez-vous, quoi que cela nous coûte :
Logez-nous dans le galetas !
Nous vous paierons notre repas
Comme si nous étions à la table d’hôte.
L’hôtelier
Votre souper sera mal cuit,
Je crois que vous ferez pauvre chère,
Car pour sûr, cette nuit,
Vous logerez à la rue.
Saint Joseph
Ne nous traitez pas de la sorte !
Hélas !voyez le temps qu’il fait ;
Ouvrez-nous ! si vous attendez davantage,
Vous nous trouverez morts à la porte.
L’hôtelier
Votre femme me fait pitié,
Et me rend un peu plus affable ;
Je vous logerai, par charité,
Dans une petite et mauvaise étable.
Noël 61 : Hélas ! quand reviendra le temps, compagnie
Hélas ! quand reviendra le temps, compagnie,
Hélas ! quand reviendra le temps
Où nous étions ensemble, cette soirée,
Sur les coteaux de Bethléem?
Où nous vîmes tant de flammes,
Où l’ange du ciel vint d’une volée?
Hélas ! quand reviendra le temps, etc.
Où nous entendîmes une si belle aubade,
De voix et d’instruments ensemble?
Que de fredons et de tirades !
Je n’ai jamais entendu plus elle sérénade,
Hélas ! quand reviendra le temps, etc.
Où nous rîmes, ce matin
Où nous allâmes voir l’accouchée?
Nous gravissions la montée
Et nous roulions le long de la descente.
Hélas ! quand reviendra le temps? etc.
Jamais cheval n’a mieux gagné avoine :
Nous courions plus vie que le vent,
Nous faisions des sauts et des enjambées,
Nous faisions jaillir le feu du pavé.
Hélas ! quand reviendra le temps, etc.
Quand nous trouvâmes la Mère vénérée
Et son enfant sur le foin,
Qui avait besoin d’ne couverture
Car il était tombé une grosse gelée.
Hélas ! quand reviendra le temps, etc.
Quand une étoile bien illuminée
Mit bouche-bée un bon nombre de gens,
Elle qui, depuis peu, s’était levée,
Et devant les Rois était toujours allée.
Hélas ! quand reviendra le temps, etc.
Quand l’enfant se vit offrir
De la myrrhe, de l’or et de l’encens,
Quand le plus vieux de l’assemblée
Le lui présenta dans sa coupe doré.
Hélas ! quand reviendra le temps, compagnie,
Hélas ! quand reviendra le temps?
Noël 62 : Il ya bien des gens
Il y a bien des gens
Qui vont en pèlerinage,
Il y a bien de gens
Qui vont à Bethléem.
Je veux y aller,
J’ai presque assez de courage,
Je veux y aller
Si je peux cheminer.
Ma jambe me fait mal,
Mets la selle, mets la selle,
Ma jambe me fait mal,
Mets la selle à mon cheval.
Tous les bergers
Qui étaient sur la colline,
Tous les bergers
Ont vu un messager
Qui leur a crié :
« Mettez-vous en campagne »,
Qui leur a crié :
« Le fils de Dieu est né ».
Ma jambe me fait mal, etc.
Par ce temps,
Les fièvres ne sont pas saines,
Par ce temps,
Les fièvres ne valent rien.
J’ai enduré
Une fièvre quarte,
Je (l’) ai endurée
Sans me plaindre.
Ma jambe me fait mal, etc.
Un gros berger,
Qui fait chattemite,
Un gros berger
S’en va au petit pas.
Il s’s retourné
Au brut de ma voix,
Il s’est retourné,
Je lui ai di de m’attendre.
Ma jambe me fait mal, etc.
Ce rustre
Laisse tomber ses savates,
Ce rustre
S’en va au grand galop,
Mais si jamais je l’attrape,
Je le rosserai,
Mais si jamais je l’attrape,
Je lui donnerai des coups.
Ma jambe me fait mal, etc.
J’ai un roussin
Qui vole sur la terre,
J’ai un roussin
Qui mange le chemin.
Je l’ai acheté
A quelqu’un qui vient de la guerre,
Je l’ai acheté
Cinq écus de patac.
A jambe me fait mal, etc.
Quand j’aurai vu
Le fils de Dieu le Père,
Quand j’aurai vu
Le Roi de Paradis,
Et quand j’aurai
Félicité sa Mère,
Et quand j’aurai
Fait tout ce que je devrai,
Je n’aurai plus aucun mal,
Mets la selle, mets la selle,
Je n’aurai plus aucun mal,
Mets la selle à mon cheval.
ANNEXE 4
Traduction Nouvè Gardian de Joseph d’Arbaud
Le Noël Gardian
Ce soir de Noël, la Matre* qui avait rentré ses bêtes, entrava son cheval près des oliviers, regarda le crépuscule qui tout rouge montait sur la bruyère et tranquillement s’enferma dans la (sa) cabane.
Déjà Faraman brillait comme une étoile. Depuis plus de trente ans la Matre menait les bœufs, battait les bois du Riege. L’été, ses gardians ratissaient les enclos et les marécages à l’époque où la Matre toujours en selle avec ses cavaliers fournissait en bouvine toutes les fêtes patronales de Provence qui l’avaient vu le trident à la main.
A Graveson l’année passée, pour la ferrade ils l’avaient porté en triomphe dans l’arène et d’Arles jusqu’aux pays d’au-delà de la Durance tous connaissaient son rude visage.
Au bout d’un certain temps, la saison finie et les portes des arènes fermées pour l’hiver, le Matre retournait seul vers les bois avec ses bêtes sauvages. Du cabanon planté dans les halliers comme un nid d’hirondelles on pouvait, disait-on, voir l’homme venir.
Tout le jour le mistral avait hurlé : les goélands, feuilles blanches couchées par le vent, se tassaient au bord des étangs et l’eau, dans les guets pleins, écumait comme la mer. Maintenant il faisait bon dans la cabane. Autour du feu de touffes, la Matre préparait le repas, l’oignon haché et le laurier chantant dans l’huile bouillant, répandaient leurs bonnes odeurs sur la marmite noircie et embaumaient l’intérieur de la cabane : la Matre préparait Noël.
Au soleil levant le baile du Pèbre était passé. Il parcourait à cheval le bois avec deux bœufs, en cherchant une vache manquante, une espagnole fantasque et testarde qui défaisait les clôtures.
Malgré la misère et le mauvais temps, elle se fourvoyait seule et faisait une escapade. Ils avaient bavardé et s’étaient mis d’accord que dès la tordue attapée, le baile ramènerait les trois bêtes dans le bois et s’en viendrait manger un morceau au cabanon.
Il faisait nuit depuis longtemps, le gardian n’était pas venu et la Matre le vouait aux gémonies.(…….)
- Ah, fit-il, déçu en posant sa pipe usée auprès du feu, le scélérat ! Qu’il vienne quand il voudra, je lui garderai sa biasso (repas) bien au chaud. C’est égal, dit-il, cependant en se mettant à table, ça fait de la peine, un jour de Noël, bien qu’on ne soit pas dévot de broyer du noir comme une bête.
Le vent du nord enfla encore plus et geignit sur la cabane, on entendait hurler le Vacarès.
- Au diable le Pebre et les poivrons ! Allégresse. Dieu nous rend joyeux ! Quand Noël vient, tout vient bien !
Et rouge comme un coq, tendu comme un arc, il cassa une poignée de branchettes pour faire une flambée et s’étant servi une bonne goutte d’alcool, il ôta ses sabots et étira ses pieds devant le feu.
Le vent, tout à coup faiblit. Les genévriers du bois qui craquaient et s’agitaient en ronflant, semblaient maintenant s’être adoucis comme des chiens rassasiés pour s’endormir rapidement. Un grand calme était dans l’air. Cependant on entendait sur les salicornes un bruit étrange et sourd qui par moment se perdait, par moment augmentait et croissait, une espèce de souffle et de bourdonnement comme si toute la sauvagine de la côte fût venue voltiger en frappant des ailes sur le sommet du cabanon.
- Qu’est-ce que cela? Que tron es mai eiço? Quelqu’un toquait à la porte entrebâillée, un beau jeune homme, tête nue, déchaussé et courbé dans le vêtement d’un berger, parut sur le seuil et s’avança vers la table.
- Gloria in excelsis Deo, dit-il en entrant et la Matre tout retourné, surpris, lui répondit :
- Salut !
Le vieux était bouche bée de voir cet homme avec son visage de monsieur et sa parole étrange, planté, à cette heure, au beau milieu de la cabane. Toute sa tête lui tournait et lui revinrent dans une brume les nuits calandales où mauvais garçon, sa bonne mère le menait tout frileux de sommeil et tassé comme un Saint-Georges, entendre à la Major d’Arles la messe de minuit.
- Gardian fit l’autre, amène vite ton cheval et remue toi car on t’attend sur l‘île de l’Aube.
La Matre sortit : dehors les saladelles blanchissaient, le froid perçant pénétrait les planches du cabanon, on n’entendait que les cloches plates des cavales exposés à la pluie et le cri des sarcelles sur les étangs.
A peine sur son cheval, en chevauchant, les sacoches pleines, s’en allait la Matre.(……)
En passant sur le ferme il lui avait semblé entendre un bruit de voix : maintenant le cheval trépignait dans le guet. Du Radeau de l’Aube, au milieu des buissons, une lueur brumeuse s’étendait comme un reflet.
Plus il allait, plus il voyait monter la clarté et tout à coup il s’avisa que quelque chose bougeait autour des bruyères.
Brusquement, la Matre s’arrêta avec un doute ; lui revinrent ses vieilles batailles et ses bagarres à coup de poing avec les braconniers d’alentour. Mais quand le cheval eut passé les premiers oliviers, le Maître allongea le cou en écarquillant les yeux. Là, dans l’abri formé par les arbres du bois, comme sur l’autel de la Major, la crèche était construite.
Comme à l’église, les buis, les cades, les cyprès nains verdissaient sur la mousse, les pommes de la Saint Jean, toute rouges luisaient dans les feuilles pointues des petits houx et environnés des santons venus adorer l’Enfant Dieu, il resplendissait.
Maintenant de plus en plus, la Matre se repassait ses souvenirs d’enfant. Il revoyait la belle Sainte Vierge, modeste et souriante, agenouillée sur la hauteur et le grand Saint Joseph qui taillait du bois tout sérieux et muet, avec sa longue barbe blanche comme neige.
A la place des santons maladroits et peints par les marchands d’ici, il y avait des hommes, des jeunes, des vieux, des vieilles et de belles jeunes filles coiffées à l’arlésienne et tout cela allait et venait en bavardant et faisait résonner le doux parler provençal selon le caractère béni des gentils santons depuis que le Bon Dieu est descendu sur notre terre.
Peu à peu la Matre se reprit, maintenant il reconnaissait son monde : là-bas le paysan de Mejanes blaguait avec le charretier, le maître berger des Frignas détachait, deux beaux anouges, la patronne d’Anfiso transportait un panier d’œufs et qui le Maître vit-il allongé au ras des bruyères? Son maître bœuf, le traitre Boucabéu qui avec l’aide d’un gros âne du troupeau réchauffait en soufflant l’Enfançon couché sur un tas de feuillages secs.
- Holà gardian, fit Joseph qui en levant les yeux de dessus son ouvrage venait d’apercevoir la Matre, cheval en main badant comme un lézard, c’est bien gentil d’être venu ! Avance-toi, tu donneras un baiser au Bon Dieu et lui toucheras la main. Tu es là maladroit comme un coq de mas et il semble que tu ne connaisses plus rien de nous.
- Excusez, grand Saint Joseph mais qui s’attendait à vous voir ici? répondit-il éberlué en écarquillant les yeux ; du plus loin qu’il m’en souvienne et les braves gens ne me feront pas mentir, quand s’est-il dit que le Bon Dieu fût venu naitre sur le Riege?
- Ah ! Mon bon ce qui ne s’est pas vu, peut se voir, fit Saint Joseph avec un brave rire. Tu sais bien qu’aujourd’hui toutes les églises et toutes les maisons chrétiennes célèbrent la venue du Sauveur et que nous autres nous sommes dit cette année, de venir passer les fêtes en Camargue.
- Allez va, bien que la prière ne t’ait pas noué la langue, il me souvient de toi quand tu étais enfant et de ta pauvre grand-mère qui te menait en t’enseignant la doctrine et de tous les gens qui étaient pécheurs comme ton oncle Joseph le razeteur, un brave pastis de monde.
La Matre sentit qu’il devenait gonflé de larmes, oubliant tant d’années passées à mener ses bêtes, il lui semblait revoir ses pauvres morts ; lui revenaient en mémoire sa communion, sa confirmation et en se rappelant depuis quand il n’avait pas mis les pieds dans une église, il aurait voulu s’agenouiller dire sa prière et faire un gros baiser à l’enfant qui l’observait en riant.
- Mais grand Saint Joseph, fit-il pour garder contenance, si au moins vous aviez fait dire par quelqu’un nous serions venus plus vite et aurions apporté ce qu’il faut. D’un coup de talon je serais vite allé aux Saintes
- Ils viendront, mon brave, les Saintais mais donne leur le temps de venir, il faut le faire savoir à tous.
Que vous dites répliqua le Maître et il s’avança vers Saint Joseph en mettant sa main sur sa bouche pour que les autres n’entendent rien.
- Regardez le maire : on dit qu’il a interdit les processions…
- Que nous chante le maire ! répliqua Saint Joseph dans un grand éclat de rire. Mais alors tu ne sais plus rien? O Sainte gardiane : tu ne sais pas que vont venir trois rois du côté du levant avec leurs montures harnachées d’or, leurs drapeaux chamarrés et leurs chameaux bossus, pour adorer l’Enfant?
On ne t’a pas dit qu’il y a un nègre noir comme le fond d’une marmite et qu’un bel astre chemine devant pour lui faire voir la direction?...
- Nom de Dieu ! hurlait le baile du Pebre qui exténué à la fin de taper à la porte, venait d’un coup de pied de faire sauter la clinche, bien que ce soit Noël ne se serait-il pas empégué le vieux comme une rosse?
Et de la porte battant par dessus l’épaule du cheval qui reniflait de peur en se faisant péter la narine, la Matre entrevit dans un sursaut, avec ses yeux tout embués de sommeil, Faraman, qui dans le lointain, brillait comme une étoile.
* Surnom qui signifie la martre.
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