CAREMENTRAN
Ce titre apparemment sibyllin signifie carême entrant, il s’agit donc de cette période suivant carnaval qui ouvre le jeûne de quarante jours.
Notre objectif n’est pas de décrire un spectacle auquel chacun a pu assister, mais de nous inscrire dans la veine littéraire provençale à partir des œuvres de Claude Brueys, auteur aixois du XVIIème siècle. Il consacra à cette fête deux comédies « Les ordonnances de Carementran » et « L’éloge funèbre de Carementran » réunies dans ses œuvres complètes intitulées le « Jardin des Muses » lesquelles comportent ses comédie intitulées « Comédie à 1, 2, 3… personnages » ; poésies ; chansons ; ballades ; hommages en particulier à Louis XIII qui eut peut-être l’occasion d’entendre la lecture de ces textes dans un Salon comme il était de coutume à l’époque de le faire.
Outre les deux œuvres mentionnées nous mettrons aussi en parallèle celles de ses Chansons dont les thèmes sont associés.
Notre exposé comportera trois parties, tout d’abord l’examen des « Ordonnances », puis de « l’Eloge », pour terminer par une philosophie du Carementran.
I - Mais commençons tout d’abord par quelques mots sur la situation linguistique, historique et esthétique d’Aix au XVIIème siècle.
Nous sommes en pleine période baroque, terme issu de l’italien « baroco » signifiant une perle irrégulière qui suggère une esthétique du jaillissement, de l’inachèvement, de l’étonnement entée sur une métaphysique du devenir contraire à celle de l’être qui fut celle de l’âge classique.
Or Brueys en tant que libertin érudit élabore une esthétique congruente au baroque.
Du côté linguistique le provençal progressivement éradiqué depuis le Traité de Villers Cotteret, n’est plus qu’une langue vernaculaire alors que le latin demeure et que le français triomphe. Ecrire en provençal comme le fait Bruyes est donc un choix exprimant une résistance.
C’est au théâtre essentiellement que s’affirme ce choix que partagent les écrivains aixois, Jean de Cabanes, Ferri, Bonnet, Tronc, Zerbin… et que l’on peut attribuer au caractère dynamique des échanges qui favorisent la liberté d’expression et l’usage de parlers divers.
Brueys joue le jeu à plein avec son personnage de Carementran qui incarne une permissivité radicale puisque lors du Carnaval tout est permis, que la folie y règne en maitre qui procède à l’inversion des rôles et à la satisfaction de tous les interdits. Du reste nombreux sont les auteurs, Despuech à Montpellier, Barthelemy Amilha à Toulouse qui dépeignent ces débauches avec force grivoiseries. Toutes les villes et villages participent à ce défoulement généralisé qui fait aussi ciment social et c’est du reste pourquoi il est encouragé par les autorités.
Mais le Carnaval est aussi prétexte à un débat politico-social et à une critique des mœurs dans les textes de Brueys car il y est question d’un âge d’or libéré de toute contrainte c’est-à-dire de la morale castratrice quoique nécessaire que préconise l’Eglise.
Les circonstances d’écriture
De Brueys nous n’avons pas même un portrait et de sa vie nous connaissons fort peu.
Il fut le fils de Denis Brueys, écuyer, poète et magistrat siégeant au Conseil communal d’Aix. Il aura deux frères Etienne et Charles et deux sœurs Marguerite et Anne. Il ne commencera à sérieusement écrire que vers 25 – 30 ans. Sans doute mourut-il en 1636. Son œuvre ne parût qu’en 1628 soit plus de vingt ans après leur écriture, voici du reste ce qu’il écrit au lecteur :
« Au Lecteur.
La prière de quelques uns de mes amis a tiré cet ouvrage de la poussière où il estoit depuis vingt-cinq ou trente ans, que la fougue de la jeunesse ne donnoit du temps, et de l’humeur pour m’y appliquer, hormis les vers que j’ay composé à l’arrivée du Roy en ceste ville, et depuis deux pièces en François, la Provence au Roy, et le chant d’alegresse sur la defaicte des Anglois. Si j’eusse cru que ces pièces dussent un jour estre exposées au public, j’y aurois faict tout d’une main une correction plus exacte que ne me permet pas un nombre d’affaires que j’ay aujourd’huy, sujet qui me fait te prier (Lecteur) que où il s’y rencontrera quelque chose qui ne sera de ton goust, de parcourrir le reste, et si par mal-heur rien ne te contente, quittes en entierement la lecture, sans blasmer l’Aucteur, qui n’a jamais eu volonté de fascher personne. Au surplus ce Livre semblera en apparence n’estre remply que de pieces facecieuses et plaisantes, mais toutes choses bien pesées, l’on y trouvera en plusieurs endroits de quoy profiter. Que si par hasard il tombe entre les mains de quelques Dames, je les supplie de ne tirer pas en consquence les discours que j ‘ay inventés pour rire. Les advertissant néanmoins, de ne se rendre pas curieuses de lire la Harangue funebre, et les Ordonnances de Caramentran, parce qu’il s’y est glissé quelques mots de licence, qui neanmoins sont couverts et tollerables en la bouche d’un homme, lesquels possible ne le seroient pas à celle d’une femme. Adieu. »
Nous voici donc face à la problématique que suggère cet avis au lecteur, les textes de Brueys sont-ils le divertissement d’un libertin érudit ou la réflexion d’un penseur?
Analyse des idées
Le Carnaval apparait en l’occurrence à la fois comme un acte de résistance et de contestation à l’ordre social et à la morale ambiante mais aussi à l’écoulement du temps et de notre fin inéluctable après une vie de péchés qu’il faut expier comme le suggère sosn étymologie supposée, carne levare, ôter la viande afin de s’assurer de la rémission de ses péchés. Du reste Carementran est une fête religieuse païenne à l’origine qui était le symbole de la purification de la communauté rejetant sur le bouc émissaire, Carnaval, ses fautes, ce qui explique qu’il soit brulé ou noyé après avoir trop profité de la vie au détriment de ses sujets.
Mais les textes nous présentent aussi une utopie puisqu’il y est question d’une critique de la société telle qu’elle est au profit de ce qu’elle pourrait être comme en témoigne l’épisode du Château de Cocagne dans les « Ordonnances ». C’est donc bien la folie qui règne mais elle avance masquée. Les masques accompagnés de danses, musiques, chansons nous rappellent du reste que le Carnaval plonge ses racines dans les Dionysies de la Grèce antique, ou les Saturnales romaines.
Est-ce à dire que la folie est une structure du psychisme humain comme pourraient l’illustrer la « Nef du fou » de Jérôme Bosch et à la même époque « L’Eloge de la folie » d’Erasme qui soutient que la folie mène le monde et que sans elle il ne pourrait exister car elle nous aide à supporter les autres et soi-même comme en témoignent ces deux extraits :
« XXI. – Vous voyez que sans moi, jusqu’à présent, aucune société
n’a d’agrément, aucune liaison n’a de durée. Le peuple ne supporterait pas longtemps son prince, le valet son maître, la suivante sa maîtresse, l’écolier son précepteur, l’ami son ami, la femme son mari, l’employé son patron, le camarade son camarade, l’hôte son hôte, s’ils ne se maintenaient l’un l’autre dans l’illusion, s’il n’y avait entre eux tromperie réciproque, flatterie, prudente connivence, enfin le lénifiant échange du miel de la Folie.
Cela vous paraît énorme. Ecoutez plus fort encore. »
« LXVIII. – Mais depuis longtemps je m’oublie, et j’ai franchi toute borne. Si vous trouvez à mon discours trop de pétulance ou de loquacité, songez que je suis la Folie et que j’ai parlé en femme. Souvenez-vous cependant du proverbe grec : « Souvent un fou même raisonne bien », à moins que vous ne pensiez que ce texte exclut les femmes. Vous attendez, je le vois, une conclusion. Mais vous êtes bien fous de supposer que je me rappelle mes propos, après cette effusion de verbiage. Voici un vieux mot : « Je hais le convive qui se souvient ; et voici un mot neuf : « Je hais l’auditeur qui n’oublie pas. »
Donc, adieu ! Applaudissez, prospérer et buvez, illustres initiés de la Folie! ».
Plus largement le Carnaval serait un mythe cyclique puisque la mort de celui-ci est suivie de sa renaissance, comme à l’hiver succède le printemps et la renaissance vitale c’est pourquoi il fait partie de ce que Mircea Eliade nomme « un sacré de transgression ».
A ce titre il incarne l’une des deux conceptions du temps, cyclique ou linéaire et dans le cadre du christianisme il est un cyclique qui s’inscrit dans le linéaire. C’est pourquoi Carementran périra mais reviendra pour qu’à nouveau Carnaval et Carementran s’affrontent.
Enfin Carementran n’est-il pas le miroir de ce que nous sommes comme l’écrivit Shakespeare :
« Une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien. »
Mais pour l’heure entrons dans le Carnaval aixois tel que le décrivit le Comte de Villeneuve.
Carementran est trainé sur un chariot ou porté sur un brancard par gens du peuple grotesquement habillés, portant des gourdes de vin. Précédant des gens travestis en juges et avocats et d’un homme grand et maigre, le Carême. Des jeunes gens sur des chevaux et en noir « pleurent » sur Carnaval. Le cortège s’apprête et stoppe sur la Place où le tribunal prononce la peine capitale : lapidé ou jeté à l’eau. Carnaval est mort : début du Carême.
II - 1) Quelques mots sur les « Ordonnances »
Avant de passer à la Arenga Funebra il nous faut tout d’abord exposer les « Ordonnances de Carementran » qui est un jeu à trois personnages : le Roi, son secrétaire, l’Ambassadeur délégué par le peuple pour exposer au Roi ses doléances et lui réclamer des Ordonnances.
L’Ambassadeur dans son discours au Roi fait l’éloge de celui-ci, roi des goinfres, des ivrognes, des ruffians et de la licence amoureuse. Le roi accompagné d’un cortège débridé donne naissance à une société nouvelle qui verra les drôlesses devenir fonctionnaires, les maquerelles éducatrices des jeunes filles. Les maris jaloux seront quant à eux perdus.
Bien sûr on a là une parodie de la royauté et le ton n’est pas sans rappeler celui de Rabelais mais ce faisant Brueys donne la parole aux parias de la société que nul n’écoute. C’est pourquoi il ne faut pas oublier les nourritures en ce siècle que n’épargnent pas les famines et Brueys en fait une débauche lorsqu’il décrit le château de Cocagne :
« Il fut décidé que des pâtisseries
la demeure serait formée
et en tout point recouverte :
les toits petits et grands
de tartes et de calissons
et de toute autre douceur
bonne à réveiller la nature ;
rien ne fut oublié
de ce qui pouvait convenir :
les fossés, larges, à fond de cuve
tous entourés d’une contremine,
se remplissaient à la demande d’hypocras ;
de grands pâtés de veau gras
étaient faites les casemates,
toutes en forme d’auges ;
un pont-levis de crêpes bien grasses,
tandis que ses chaînes si utiles
n’étaient rien moins que des saucisses
bien fraîches en toute saison ;
d’une pièce de venaison
fut fabriquée la porte
toute cloutée de lardons ;
les remparts furent bâtis
à l’aide de petits lapins bien rôtis
d’une façon si relevée
qu’on ne pouvait les escalader ;
sans peur, de nuit comme de jour,
on faisait l’amour à l’intérieur ;
de grands bastions de carbonade
taillée à la pointe du ciseau
avec de nombreux canons en dedans
- des boudins longs et bien gras –
A raison de neuf ou dix sur chaque terrasse
Défendaient très bien la place. »
Mais le château brûlera comme toutes les chimères et Caramantran tentant d’y échapper se noiera dans les douves remplies de vin d’hypocras.
Telle est du moins l’une des hypothèses de la mort de Caramantran car la Arenga nous en propose deux autres que nous allons voir.
2) La Arenga funèbra de Carementran
Celle-ci commence par retracer les hauts faits de Carementran, né sous l’égide des Dieux, mais de façon toute burlesque, puisqu’il est né lors d’un banquet offert par Jupiter. Durant celui-ci Bacchus s’en va pisser sur les cendres du feu de la cuisine dont nait un ciron qui se développera sous la forme d’un enfant. D’où son nom de Carementran puisque c’est en entrant dans la cuisine (carema) que naquit l’enfant sans femme (frema), ce qui est pour le moins une parodie de la théogonie d’Hésiode.
Voici le texte de Brueys en provençal :
« Coma fogrèron sus la fin,
Bacùs qu’es un Dieu fort ibronha,
Non podià plus tenir sa tronha
D’enveja qu’avià de pissar,
Non faguèt vite que passar
D’aqui fincas a la cosina,
Fasent un delugi d’orina
Sus lei cendres au fugairon,
D’aquo si formèt un ceiron,
Que devenguèt un pichon verme,
Pauc après un enfant de terme
Que rendèt cadun estonat,
Vesent un enfant tan lèu nat,
Format de cendres e d’orina.
Dins tres jorns aguèt bona mina,
Lo nommèron Caramentrant,
Per ço que Bacùus en intrant
Dintre la cosina Carèma,
L’engendrèt sensa ges de frema ;
Vequi perqué Caramentrant
Lo nommèron, e non Bartrand. »
L’enfant grandissant, pareil à Pantagruel qui servit de modèle à son auteur, s’adonne à toutes sortes de jeux et d’inventions n’obéissant qu’à ses envies et imaginations sur fond d’une innocente liberté comme en témoigne la suite du texte :
« Totjorn portèt un capeu gras
Fach en colador d’ipocràs,
Fasià d’un jambon escarcèla
E d’una andolh sa cordèla.
Ai mascarads, ai balets,
Li fasià diables et folets.
Donava bèn una caçada,
Non passava ges de vesprada
Sèns avec una, assignacion.
Botava tot un temptacion
E debauchava tot lo monde. »
Ce sont là ses hauts faits et l’on aura bien saisi là encore le côté parodique du texte à l’égard des chansons de geste.
Est-ce là un idéal d’éducation libérale à une époque où sévissaient les châtiments corporels? En tout cas Caramantrant ne connait ni enfance, ni adolescence, sa nourrice est une barrique et il ne fréquente pas l’école qui le dénaturerait.
Mais à la consternation générale aussi comique que cosmique Carementran meurt et de façon fort peu glorieuse car on ne sait s’il meurt d’avoir trop mangé alors qu’il tombe comme une « bestias » ou si l’amour lui a coûté la vie « que l’amor li a costat la vida ». Quoiqu’il en soit un roi et surtout un roi juste peut-il mourir? Quelle consolation trouver ? Certes pas celle des philosophes, de Sénèque à Boèce, ces parangons des tristes vertus mais dans l’espoir du retour de Caramantran qui à l’instar de la nature « a l’an que ven ni fare veire comma un fenis ».
Né de la cendre Carementran en renaîtra comme l’évoque Despuech dans « Les conquêtes et l’heureux retour de Caramantrant ». Toutes les civilisations ont leur rêve messinaique.
Le retour de Carementran signera celui de la folie, des excès, de l’abondance.
Chez Brueys le cycle de Caramantrant repose sur deux mythes celui d’un âge d’or, que peut illustrer le « Jardin des délices » de Jérôme Bosch et celui du Château de Cocagne qui évoque tout à la fois le Paradis, l’Olympe et l’Arcadie, le rêve d’un monde sans interdit et de fait débridé à la différence de l’adage de l’abbaye de Thélème ou le « Fais ce que voudras » est limité par l’éducation, les valeurs, la courtoisie des autres.
III - La philosophie du Carementran
La diversité des points de vue abordés dans le texte de Brueys ne manque pas d’étonner : social et politique ; éthique ; métaphysique dans la mesure où le jeu est symbole du monde ; religieux, puisque le carême permet de recoïncider avec le carême du Christ au désert ; et philosophique et ce à plusieurs titres.
Tout d’abord parce que l’on a affaire à une philosophie du non qui procède à une inversion des valeurs en érigeant la folie en roi. La folie devient sagesse du monde. Faire Carementran c’est dès lors retrouver la folie originelle, le chaos des possibles à partir duquel surgit la création.
Au commencement n’était pas le Verbe mais la Folie qui est promesse de bonheur mais la Folie et l’homme ont été séparés.
En filigrane s’opposent la raison et la passion. On est au siècle de Descartes et Corneille.
Par ailleurs la folie n’est-elle pas à son tour un masque qui affronte l’homme à une dialectique du même et de l’autre, ce qu’il est tout à la fois?
Dans un poème » La Médisante » Brueys nous renvoie finalement à nous-mêmes :
« Tau mespresara aquel outragi
Se cresent quauqueren de sagi
Qu’après s’estre vist au mirau
Se troubara un foüel naturau ».
Que celui qui méprisera cet ouvrage
Se croyant en quelque façon faire partie des sages
Qu’après s’être vu au miroir
Se trouvera fou au naturel.
A méditer.
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