CAMUS : LA MEDITERRANETUDE

Albert Camus - Wikipedia, la enciclopedia libre

 Poème sur la Méditerranée

 « Au vide regard des vitres, le matin rit

De toutes ses dents qu’il a bleues et brillantes,

Jaunes, vertes et rouges ; aux balcons se bercent

les rideaux.

Des jeunes filles aux bras nus étendent du linge.

Un homme, sur une fenêtre, la lunette à la main.

 

Matin clair aux émaux de la mer

Perle latine aux liliales lueurs

Méditerranée. »

 

Depuis quelques temps on observe un fort engouement pour Albert Camus, lié peut-être à l’anniversaire de sa mort, aux parutions de différents philosophes dont Michel Onfray, Jean-François Mattei, Olivier Todd, Alain Finkielkraut, sans oublier un « Cahier de L’Herne », mais plus encore à l’actualité qui font apparaître comme prémonitoires nombre de ses idées dont l’expression synthétique les a converties en maximes. Du reste Jean-François Mattei a commis les « Citations de Camus » expliquées dans la collection Eyrolles. Rançon de la gloire certes mais aussi risque de sclérose lié à toute panthéonisation. Peut-on en effet le réduire à l’image du philosophe prophète ?

Sa correspondance avec Maria Casarès en a révélé bien d’autres aspects où l’homme exprime ses désirs, angoisses, incertitudes, déceptions. Derrière l’image de l’intellectuel se profile l’homme simple, aux préoccupations quotidiennes et matérielles : une lettre attendue, un anniversaire, la planification des rencontres, les horaires de train.

Si l’on ajoute à cette lecture celle de ses « Carnets » qui relatent sa vie, ses voyages, son travail, ses amitiés, alors on commencera à avoir un paysage contrasté avec ses parties d’ombre et ses soleils éclatants, ceux de la tragédie qui se conjuguent avec la mélancolie silencieuse des lourdes peines. Les titres de ses écrits en disent long : « L’envers et l‘Endroit » comprenant «  Entre oui et non », « L’exil et le royaume »…

Peut-être le soleil noir de la mélancolie s’origine-t-il dans le silence. Celui de sa famille de taiseux, la mère ne parle pas et le père s’exprime de façon laconique. Devant un soldat torturé sa sentence tombe, qui n’appelle pas de réponse « Un homme ça s’empêche ».

La brisure, il la connut aussi très jeune, celle de la maladie, la tuberculose qui fait de la vie un sursis et invitera à la révolte contre ce qui tue l’innocent. Alors il se battra. L’éducation nationale lui refusera d’accéder au grade de professeur de philosophie, alors il sera dramaturge, journaliste, écrivain. Il vivra vite, fort et pleinement comme Vian. Il est d’une terre rude et d’un milieu misérable, il fera de son enfance des années solaires. L’absurde originel, ne serait-ce que celui d’être ou non, provoquera la quête de sens qui après tout ne dépend que de soi. Et s’il désespèrera des individus, jamais il ne cessera de croire en l’homme. Ses combats et ils furent nombreux, le prouvent.

Mais le doute demeure, irrévocable sur son œuvre, ses attachements, lui-même. Avant son prix Nobel il n’avait pas écrit depuis un an et désespérait d’en être encore capable. A qui donnait-on donc le Nobel ? Aspirant à l’absolu, il se heurtait comme tous les mystiques, du Christ à Pascal, à l’absurde auquel la mort voue toute entreprise réduite à un divertissement, mais contre lequel il dresse la révolte pour rejoindre ses frères humains. Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin commun.

I –L’enfance

Albert Camus | Actu'Camus

Littéranaute: "Je préfèrerai toujours ma mère à la justice ...

 

1) Présence d’une absence : le père

De son père nul document ne subsiste on sait seulement qu’il mourut jeune, à la suite d’une blessure à la Marne. Deux anecdotes le décrivent comme réfractaire à la cruauté : la vue d’une décapitation, qui le rendit malade,  et sa réaction devant des soldats torturés par des arabes. Cela suscita-t-il chez Camus sa condamnation de la peine de mort que l’on retrouve dans « Réflexions sur la guillotine » mais plus généralement dans « Ni victimes ni bourreaux » « L’homme révolté » et « Le premier homme » ?

Dans « Entre oui et non » on apprend seulement que Camus est son « père tout craché ». Mais de lui il n’a « aucun souvenir, aucune émotion » pour cause il avait six ans à sa mort. C’est tout ce que sa mère lui dira du père heureusement mort après une terrible blessure. Elle-même subira une attaque qui la laissera sans voix.

Camus est le second, Lucien est né en 1910 trois ans auparavant (1).

A la mort du père tous trois s’installent chez la grand-mère où ils vivront à six dans la misère. La grand-mère, décrite à de nombreuses reprises, a une poigne de fer. Elle mène, au sens propre tout le monde à la baguette et fait de sa fille, sa servante. De leur misère au soleil, « La mort heureuse », « Les Muets » dans « L’exile et le royaume » ou encore les textes complémentaires aux « Questions pauvres » sont les témoins sous des formes plus ou moins romancées.

Ainsi dans « Les Muets » il est question d’un tonnelier, métier exercé par son oncle Etienne, d’une grève qui échouera et du regret de ne pas partir « de l’autre côté de la mer ».

jijel.info - Le Marché de Djidjelli dans les années 1930

Camus grandit à Belcourt, quartier pauvre, analphabète, séparé d’Alger la riche, aussi clos que l’est son univers où ne se rencontrent ni livre, ni table de travail. Et pourtant sa jeunesse, le soleil, la mer, la beauté des paysages feront tout son bonheur. Il n’est que de lire « L’Eté à Alger » dans « Nous », le soleil lui enseignera la vérité, et le dénuement, la simplicité. « Ce qui compte c’est d’être vrai et alors tout s’y inscrit, l’humanité et la singularité. Et quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? » (2).

Il vit le monde dans sa plénitude et va à la vérité corps et âme sachant qu’il n’y a « pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre », autrement dit que vivre est absurde car

« …dans tout le ciel bleu

Le monde rit, indifférent

Camarades de quelques heures

La vie est un sourire errant,

Miracle d’aimer ce qui meurt »

                La Maison devant le monde

Qu’est-ce donc alors que vivre si ce n’est donner du sens à ce qui n’en a pas, de la pérennité à ce qui passe ? Déjà Camus se sait Sisyphe.

Sur son chemin il rencontrera l’école, lieu d’évasion, de dignité, où il fera l’épreuve de son pouvoir grâce à la parole et de ses qualités de « futur meneur » grâce au théâtre. On l’appelle Albert, sans diminutif, plus tard ce sera toujours Camus. Pourtant la misère le rattrape, il est maladif, sans doute sous alimenté. Ses camarades le ménagent sur le terrain de foot. Et la tuberculose sera longtemps son ennemi. Pour lors il a dix ans, il rencontre Monsieur Louis Germain, son instituteur à l’école de Belcourt. Il lui dédiera son discours à Stockholm. L’instituteur le remarque, persuade après moult difficultés la grand-mère qui comptait le faire travailler, de le laisser poursuive ses études.

Il entre alors, comme Camus le raconte dans son roman inachevé « Le premier homme » au lycée Bugeaud dans le quartier chic d’ALGER. Il n’y brille pas, sauf en lettres, et projette de devenir instituteur. Il y fera des découvertes littéraires, Dorgeles et Gide, nouera des liens d’amitié avec Max Pol Fouchet qui lui consacrera un livre « Un jour je m’en souviens » où il relate qu’à la vue d’un petit garçon étendu dans la rue, Camus pointant le ciel aurait dit « Tu vois, il se tait » accusant l’indifférence du monde à la douleur humaine. Mais il relate aussi la trahison de l’ami qui séduit sa femme. « J’éprouvais un désespoir à deux visages. D’une part il y avait l’abandon de S. d’autre part l’abandon de l’ami » (3).

Entré en terminale en 1930, il rencontre Jean Grenier qui sera non seulement son professeur de philosophie, mais aussi son ami. Alors que Camus est absent, la tuberculose a atteint son second poumon et il doit subir un pneumothorax, il s’inquiète de son absence et tente de le visiter mais sa visite est déplacée. Plus encore il sera son inspirateur et sa part d’ombre. Camus relatera cette période dans « L’envers et l’endroit ». L’on a les détails de la relation Camus –Grenier dans l’ouvrage de Grenier sur « Albert Camus » ainsi que dans celui déjà cité de Pol Fouchet.

Dans le livre de Grenier on a affaire à une série d’anecdotes, qui donnent cependant à penser, sur longue amitié. Celle-ci demeura toujours dans les limites d’une distance « mesurant le temps de la réflexion ». C’est cet « écart » précise Grenier « ce quelque chose d’indéfinissable… qui indique une personnalité dans ce qu’elle a d’irréductible… ».

Puis Grenier fait le point sur les auteurs que Camus a découvert grâce à de lui : Schopenhauer, Nietzsche, la Bible, Dostoïevski, Joyce, grâce auxquels il a appris à se connaître, Grenier n’ayant pas d’autre amitié à l’égard de ses élèves, trop « enfermé en lui-même et ne s’intéressant pas assez aux autres pour prétendre les guider ».

Albert Camus et Jean Grenier : Découverte de la ... Mais il n’en demeura pas moins qu’à la lecture de « Les Iles » de Grenier on croirait lire du Camus. La solitude, la mort, le désespoir leur sont communs mais si Grenier a cherché sa « porte de sortie dans le non-humain », c’est-à-dire dans la spiritualité (tao) Camus la rechercha dans l’action humaniste au sens où celui-ci l’entend « prête aux surhumaines communions et aux actions impossibles ». Camus préfaça une réédition en 1959 où il écrit avoir voulu imiter Grenier dont « Les Iles » furent l’élément déclencheur de sa propre décision d’écrire.

Grenier fut le maître auquel il se soumit avec enthousiasme sans qu’il y eût entre eux lutte à mort selon la dialectique du maître et de l’esclave mais « relation de respect et de gratitude » sur le mode dialogal. «L’esprit engendre ainsi l’esprit ».

A dix-huit ans Camus commence à publier dans la revue « Sud » un essai sur Bergson, « La philosophie du siècle » (1932) où se décèlent les options philosophiques de l’auteur : sa méfiance à l’égard des « dangers de l’analyse, c’est-à-dire contre l’intelligence et la raison », au profit d’une « philosophie instinctive », antirationnelle, qu’il nomme « philosophie-religion » mais dont il n’attribue pas la paternité à Bergson qui l’a déçu en privilégiant la méthode.

A la même date un écrit « Sur la musique » qu’il conclut ainsi « L’art ne souffre pas la raison ». Peut-être est-ce la raison pour laquelle il privilégiera le théâtre et s’y réfugiera aux périodes difficiles même après une longue coupure.

Dans la même veine il s’essaye à la poésie sur laquelle nous reviendrons. Le ton lyrique est celui d’un jeune homme romantique « Mon âme mystique brûle de se donner avec enthousiasme, foi et ferveur ». Dans « Intuitions » il écrit « Ces rêveries... marquent le souhait d’une âme trop mystique ». Il élargit son champ littéraire, en entrant en hypokhâgne, à Stendhal, Gide, Chestov, tout en poursuivant la rédaction de différents textes dont la « Maison mauresque » où la description est prétexte à celle de la ville et de la nature. « J’ai voulu bâtir une maison d’émotions mauresques par son plan et sa volonté d’évasion » (5).

Il poursuit ses études en vue de passer l’agrégation de philosophie. A ses camarades comme à ses professeurs il apparaît « d’une maturité qui abolissait l’écart d’âge, d’un sérieux… qui décourageait la menue monnaie de la conversation, d’une politesse cérémonieuse qui protégeait une sensibilité à vif… » (Jacques Heurgon).

A la même époque il écrit un long poème « Méditerranée » et un long mémoire d’études supérieures sur « Métaphysique chrétienne et néoplatonisme » qui ont pour point commun de dégager les caractéristiques de la méditerranétude grâce à une série de distinctions dont il ressort que Camus est grec par son besoin de cohérence, de mesure, de savoir rationnel, mais chrétien par les inquiétudes de sa sensibilité, la question du péché originel et de la responsabilité de l’homme qui, doué de libre arbitre, fait le choix du mal. La condition humaine est pécheresse c’est ce qui le destine à la chute. « Dans le péché, l’homme prend conscience de sa misère et de son orgueil » dont seul Christ peut le sauver alors que la gnose qu’il étudie longuement se contente de « montrer la voie à ne pas suivre ».

Camus ne cessera jamais ce dialogue avec les chrétiens quoiqu’il fut athée comme en témoigne son texte en date de 1948 « L’incroyant et les chrétiens ». Pour en revenir à sa production poétique (6) elle a fait dire à certains que Camus était avant tout un poète. Dans les « Cahiers II » on peut lire « Devant la morte » « Perte de l’être aimé » où il écrit « La véritable douleur n’est pas tant d’être frustré d’un bien quelconque mais de toujours en vain aspirer au seul bien qui nous tente ». Suit le « Dialogue de Dieu avec son âme » où celui-ci en proie à l’ennui, se prend à douter de lui-même car Dieu est seul, « Quelqu’un au dessus de moi, par pitié ! Pour me donner » gémit-il avant de conclure que peut-être « les petits canards (de Patagonie) m’apporteront la paix ».

A cette production il faut ajouter ses nombreux textes sur l’art en général et les arts en particulier : musique, littérature, théâtre. Il définit l’art comme communion des contraires à l’instar de la vie dont l‘art nous éloigne pour mieux la retrouver et transfigurer le réel. A la façon de Pascal il s’agit de s’éloigner du centre pour y revenir toujours. Or le centre c’est la douleur, « la douleur est là, impossible de tergiverser. Peut-être au fond de nous, la partie essentielle de la vie », écrit-il dans « Contradictions ».

« L’art est dans la communion » place en incipit une « Pensées » de Pascal « Et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant ». Camus y réaffirme qu’il n’y a  pas opposition entre l’Art et la vie, mais « ignorance de l’Art à l’égard de la vie ». Comme Malraux avec lequel il entretient une correspondance de 1949 à 1951, il pense que l’ « Art lutte contre la mort » recherche d’une immortalité que la vie ne peut nous procurer, et de fournir des exemples tant dans l’architecture des maisons arabes qui font oublier l’extérieur. De même la peinture « se crée un monde à elle, vrai, plus logique parfois » et de prendre Giotto comme exemple lui qui « corrigeait la vie ». Enfin la musique qu’il place comme Hegel au sommet de la pyramide des arts, ou comme Nietzsche pour qui la vie sans musique était insupportable « La musique crée la vie. Elle crée aussi la mort ». Et de se référer à Wagner dont la musique est « victoire sur la vie, une évasion hors de la vie ». Il faudrait donc que l’art ignorât la vie. Pourtant l’adulte reviendra sur les dires de l’adolescent pour corriger l’évasion par l’Arrêt qui « fixe par une contrainte, un aspect de la fuite des choses » et conclure que l’Art ne peut nier la vie. On aura compris que le jeune Camus était romantique et idéaliste et l’on verra que sa conception de l’art s’infléchira vers un engagement que le théâtre incarnera.

A vingt et un ans Camus épouse en juin 1934 Simone Hié à laquelle il fait allusion dans « Le livre de Mélusine ». Elle est l’enfant, la fée. Elle ne songe pas à l’avenir ni au repas. « Elle vit dans son moment et rit avec les fleurs ». Mais la fée se clôturera dans son monde intérieur. Le couple se séparera en 1939.

Progressivement Camus s’engage en politique du côté du parti communiste contre la montée du fascisme et s’occupe d’une cellule de son quartier, tandis que Grenier plus clairvoyant, dénonce la prison intellectuelle du parti communiste. A cette période Camus écrit « L’intellectuel dans la société » (1935).

Camus vit mal de petits boulots, à la préfecture et de cours particuliers. Il refusera un poste de professeur après avoir passé une journée dans l’établissement scolaire.

Commence sa carrière théâtrale en montant à Alger son premier théâtre amateur, pour lequel il écrit un tract de présentation « Théâtre du travail » qui deviendra le théâtre de l’Equipe, stipulant que « l’art peut gagner à sortir de sa tour d’ivoire et croit que le sens de la beauté est inséparable d’un certain sens de l’humanité ». Les moyens sont inexistants, pas de subventions, les comédiens sont amateurs. Leur première pièce mise en scène par Camus est une adaptation du roman de Malraux « Le temps du mépris » (7) que l’Echo d’Alger qualifie de coup de maître.

Plus tard Camus reconnaitra l’influence de Copeau, Artaud, Graig et Appia.

Dans « Albert Camus et le théâtre » (8) Camus affirme que « le théâtre est un art de choix qui donne à des corps vibrants le soin de traduire ses leçons ». Il rend hommage à Copeau son seul maître. Et lorsqu’il s’interroge sur les raisons pour lesquelles il fait du théâtre il explique c’est « un des lieux du monde où je suis heureux » et ajoute que le théâtre lui offre la communauté, les servitudes matérielles dont il a besoin. Autrement dit le théâtre l’aide à fuir l’abstraction. « Le théâtre est un lieu de vérité et non d’illusion contrairement à ce que l’on pense ». Et il termine sur ce paradoxe « Oui croyez-moi, pour vivre dans la vérité, jouez la comédie ! ».

La deuxième pièce mise en scène par Camus fut « Révolte dans les Asturies » relatant une grève de mineurs dans la province espagnole. Son originalité tient au fait qu’il s’agit d’une pièce lue, sa valeur  qu’elle soit collective, et sa grandeur à ce que son action conduise à la mort. Camus précise que cette « grandeur qui est particulière aux hommes (est) l’absurdité » (9). Absurdité en l’occurrence de ceux morts pour rien. Puis au cours des décennies Camus créera d’autres pièces, « Caligula », « Le malentendu », « L’état de siège », « Les justes » et fera nombre d’adaptations : « Les Esprits » ; « La dévotion de la croix (adaptation de Caldéron) ; « Un cas intéressant » (Buzzati) ; « Le Chevalier d’Olmedo » (Lope de Vega) ; « Requiem pour une none » (Faulkner) ; « Les possédés » (Dostoïevski).

En 1939 il accompagne son amie Marie Vuiton à Djemila dont il tirera « Le Vent à Djemila » inclus dans « Noces ». noces de albert camus - AbeBooks

Ainsi commence-t-il « Il est des lieux où meurt l’esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même ». A Djemila se rencontre le décor de l’ «Etranger », le vent, le soleil, « un silence lourd et sans fêlure, des rumeurs, envol d’oiseaux et pierres ». Le silence et les pierres, deux leitmotive dans l’œuvre symphonique de Camus. Le silence auquel Hiroshi Mino a consacré un livre « Le silence dans l’œuvre d’Albert Camus » (10) qu’il décline sous celui de la mère, puis de la nature. Toutes deux originelles.

Et pourtant ce silence n’est pas privation mais communication autre et immédiate aux autres et au monde. De son œuvre  Viallaneix écrit qu’elle est « plus qu’aucune autre fille du silence ». Le silence dans lequel tombent les mots pour qu’ils y résonnent. Epaisseur du silence des trappistes où s’origine un je- ne- sais- quoi, un-presque-rien. Non moins inaugural est le silence de la pierre sur lequel  nous reviendrons. Mais il y a aussi le silence des rendus silencieux, les pauvres, vieillards et misérables, les désespérés de la vie, ceux dont les révoltes se sont tues.

Et au-dessus de ce silence terrestre il y a celui de Dieu dans ces espaces infinis qui effrayaient Pascal et que symbolise Sisyphe. Silence de Sisyphe arcbouté à sa pierre, silence de Don Juan qui regarde dans sa cellule « quelque plaine silencieuse d’Espagne, terre magnifique et sans âme où il se reconnait ». Et Mino de s’interroger sur le sens du silence dans l’œuvre de Camus, silence fatal ou libre silence où se murit la révolte par laquelle on rejoint la communauté humaine qui peut sauver la mort de l’absurde pour la rendre heureuse (11).

 

C’est à cette époque qu’il rencontre Maria Casares | Maria CasaresMaria Casarès. Quiroga, compagne de sa vie avec d’autres bien qu’il ne quittât pas sa seconde épouse pour elle. Casarès dans son autobiographie « Résidente privilégiée » analyse ce que fut, en vérité, sa trajectoire :

Yves Bourgeois invite à cette époque, juillet 1936, Camus et Simone à sillonner l’Europe Centrale en canoë. Mais très vite Camus est terrassé par l’effort et laisse continuer Yves et Simone dont il a appris qu’elle le trompe avec son médecin. Mais en tout cas ce périple révèle à Camus ses terres qui deviendront des enracinements que l’on retrouvera dans ses romans.

Dans « La mort dans l’âme » (12), il décrit son arrivée à Prague, dans la « Mort heureuse » il y revient décrivant « la profusion et le mystère du génie baroque… la lumière dorée sur les autels au fond de la pénombre… la quincaillerie des volutes et des macarons… Meursault en éprouvait le grandiose, le grotesque… comme un romantisme fiévreux, puéril et grandiloquent par quoi l’homme se défend contre ses propres démons. Meursault se retrouvait sans patrie » (13).

Mais la découverte de la ville se fait dans la douleur, « A Prague j’étouffais entre les murs ». C’est en Italie qu’il découvre la terre de la renaissance « J’entre en Italie, écrit-il, Terre faite à mon âme » (14). Il y retournera du reste l’été suivant préférant, tel un chat, arpenter les rues nuitamment « Pise à dix heures du soir se change en un décor étrange de silence, d’eau et de pierre ».

Emblème / Pise / Italie / 1937 | HD Stock Video 532-385 ...

La ville n’a du reste de sens et de beauté que dans un cadre nature. Le jardin Boboli est comparé au jardin d’Eden. Camus parcourra le monde comme un errant, Alger, Oran, Rome, Athènes, Paris, Pise, Tipasa, Turin, Amsterdam, Cadix, Venise, New-York, Djemila, Mycènes, Rio de Janeiro, Gênes, Montréal, Rotterdam, Délos … rien de ce qui est humain ne lui est étranger et il fait de la ville un être à part entière, voire un personnage de ses romains où la sensualité l’emporte sur l’objectivité.

La ville devient métaphore de son âme, mémoire odorante où on perçoit en filigrane une esthétique du silence, du clair obscur et de la pierre.

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D’Alger il écrira : « La paix qui descend du ciel est inquiétée par les maisons qui se bousculent jusque vers l’eau qu’elles bousculent sans transition » et dans « Le premier homme » son roman posthume elle tient « le premier rôle » tandis que c’est Oran qui le joue dans « Le Minotaure » (15) et la « Peste ». Il la décrit comme laide, évoque « son application dans le mauvais goût (qui) prend ici une allure baroque qui fait tout pardonner » et à propos des travaux du port il note que « c’est encore une occasion pour l’homme de se confronter avec la pierre ».

Partagé entre une vision horrifique de la ville et une profonde fascination pour celle-ci, il voit dans cette confrontation une métaphore des contradictions de l’homme écartelé entre « exil et osmose, passé et futur, mémoire et amnésie pour s’inscrire dans le présent » (16). C’est à partir de ce retranchement de l’homme hors de la nature, dans la ville « où dort l’ennui » qu’il faut penser l’homme et que Camus se pense.

Au retour du périple en Autriche, Camus quittera Simone, sa volage épouse dont la santé mentale se dégrade. Il se forge un personnage au tempérament africain l’alma torera. Il se compare à Don Juan, celui de Pouchkine dans « Le Convive de Pierre » qui n’hésite pas à séduire dans une église la veuve du « Commandeur »  en se faisant passer pour un moine.

Mais le Commandeur veille et saura punir l’impie (17). Séduction, cynisme, impiété, tous les ingrédients du romantisme sont présents. Il faut dire aussi que Camus met à la même époque en scène « Les Bas-fonds » de Gorki, mais aussi Malraux, la « Mandragore » de Machiavel et une adaptation du « Vautrin » de Balzac qui ont pour thème commun, le mal (18).

Hommage à Albert Camus | Chat, Albert camus et Chat noir

Et cependant Camus vit dans une communauté idyllique avec ses amis et ses chats dans la « Maison ». Là « les chats dorment des journées entières… leurs voluptés mordent et leur sommeil est sourd. Ils savent aussi que le corps a une âme où l’âme n’a point de part » (19)

Il enchaine les répétitions mais sa santé n’y résiste pas en 1937 la tuberculose récidive. Mais jamais Camus ne permettra à la maladie de le terrasser, il travaille sur un projet ambitieux, promouvoir une culture méditerranéenne, bâtir un pont entre orient et occident ce qui s’assortit d’un projet politique : donner aux arabes le droit de vote. Lors d’une conférence Camus n’hésite pas à proclamer qu’il s’agit de faire d’Alger « la capitale intellectuelle qu’elle a le droit et le devoir d’être dans le monde méditerranéen ».

Déjà, il oppose la civilisation à la violence et considère l’art comme ce qui peut sauver le monde. Mais l’écrivain ne peut se taire en lui et le 10 mai 1937 il fait paraitre son premier livre « L’Envers et l’Endroit » qui inclut cinq nouvelles dont une qui porte le même titre. Son ami Charlot le publie.

Garabatos du Sud: 10/30/10

Il dédicace l’ouvrage,  qui n’a guère de succès, trois cent cinquante exemplaires écoulés en deux ans, à son professeur de philosophie Jean Grenier. Ce sont des regards sur la vie quotidienne, la sienne : portrait de sa mère dans « Entre oui et non » et celle des autres, le vieux, la vieille abandonnée dans « L’ironie » qui indirectement décrit sa propre enfance et adolescence. Et de conclure « Tout cela ne se concilie pas ? La belle vérité. Une femme qu’on abandonne pour aller au cinéma… et puis de l’autre côté, toute la lumière du monde. Qu’est-ce que ça fait si on accepte tout ? ».

Dans la Préface de « L’envers et l’Endroit » Camus écrit : « La pauvreté, d’abord n’a jamais été un malheur pour moi. La lumière y répandait ses richesses ». Et il ajoute : « Dans l’Envers et l’Endroit » « on voit les traces de tout ce que j’ai fait ensuite… ». De cette série de nouvelles il fera la pierre de touche et la clef de voûte de son œuvre entière : « Si…je ne parviens pas un jour à réécrire « L’envers et l’Endroit » je ne serai jamais parvenu à rien… ».

On aura compris que l’ironie est un autre mot pour dire l’absurde comme on évoque l’ironie du sort, mais aussi la perte de l’enfance, le royaume dont l’adulte s’exile, pareil à ces îles (celles de Jean Grenier) condamnées à la solitude. Mais Camus refuse l’exil de l’éternité rimbaldienne qui proclame que l’éternité est retrouvée. Toujours dans « L’Envers et l’Endroit » il écrit à l’encontre des paroles du Christ « Mon royaume est de ce monde… ce qui compte c’est d’être vrai et alors tout s’y inscrit… Et quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? … L’éternité est là… Entre cet envers et cet endroit du monde, je ne veux pas choisir, je n’aime pas qu’on choisisse ».

Camus est un penseur du oui, c’est-à-dire du Midi.

Noces à Tipasa (Albert Camus Noces) | lise nanteuil

« Noces à Tipasa »  en est la confirmation. Ecrit à la suite d’un séjour à Tipasa en compagnie de Christiana Galindo, Camus adresse le manuscrit à Grenier en juillet 1937. Tout  est prétexte à l’expression de l ‘intense sensualité du monde, les hibiscus, iris, absinthes dont l’alcool généreux « fait vaciller le ciel ». « Nous marchons, écrit-il, à la rencontre de l’amour et du désir ».

Et de poursuivre dans un élan lyrique « Que d’heures passées… à tenter d’accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde ! » Par cette plongée il espère devenir ce qu’il est « retrouver sa mesure profonde ». C’est cette fusion sans confusion, cette mélodie du monde qui l'inter-esse. Les couleurs s’y font primaires, brutales, juxtaposées pareilles à un Nicolas de Staël.

Dans le même recueil il dédie un texte à Jean Grenier « Désert » où célébrant la « flamme noire que de Cimabue à Francesca les peintres italiens ont élevée… comme la protestation lucide de l’homme jeté dans une terre dont la splendeur et la lumière lui parlent… d’un Dieu qui n’existe pas » il définit la grandeur de l’homme comme cette lutte contre l’ange dont la défaite connue d’avance fait la tragédie de l’individu. Qu’est-ce d’autre alors le bonheur que ce qui nous enchante et périt à la fois ? Cela avait été la grande révélation de Camus lorsqu’il avait lu « Les Iles » de Grenier, pris lui aussi de « subtiles mélancolies » et dont il avait avoué vouloir l’imiter lorsque cette lecture le décida à écrire.

Algerian Desert - Wikipedia

Dans « Désert » Camus évoque la musique de la pierre qui liée à l’air produit « une gigue à l’échelle du monde ». Mais la pierre pousse aussi un « beau cri » qui l’initie au chant de la terre et lui apprend que certes « le monde me porte jusqu’au bout (mais qu’) il me nie ». La pierre deviendra un thème récurrent chez Camus avec celui du désert qu’on songe aux pierres tombales de la Santissima Annuziata décrites dans les « Carnets I » ou aux pages sur le dénuement « Consentir au monde et au jouir, mais seulement dans le dénuement », ou bien à « La pierre qui pousse » dans « l’Exil et le Royaume, » ou encore à sa collaboration avec Walt Disney pour un ouvrage collectif « Désert vivant » en 1954 où à près de vingt ans de distance Camus écrit « Mais à vivre dans le désert on apprend à recevoir du même cœur le dénuement et la profusion. L’éternité du monde est fugitive mais sa splendeur inoubliable ». « La nuit et le silence tombent ensuite car le désert est transfiguré ».

Walt Disney - C'est La Vie 1 : Désert Vivant - Textes De ...T

Et Camus de conclure : « Qui consentirait… à marcher dans le désert que chacun porte en soi sans cet entêtement souverain qui refuse la démission et fait de la mort elle-même une victoire ? ».

Et l’on en vient à penser avec des nuances, aux pères du désert lorsque Camus écrit « Les déserts sont ainsi des royaumes de la vertu unique… la volonté d’être… au cœur même de l’aridité et du silence… chemins au long des temps… » (20).

Et pourtant ce n’est pas au désert que Camus partira mais à Paris où l’attendent les amours, la gloire, les déceptions, les trahisons, la dépression et la mort.

Du reste il écrira que le seul problème sérieux est le suicide, qui le tenta. Vivre ne va pas de soi pour l’homme, il lui faut pour cela de bonnes raisons qui n’en sont pas pour autant suffisantes. Et l’écrivain de l’absurde, de ce monde sourd et sans résonance, ne cessera de se poser la question de sa persistance dans l’être alors que tout est condamné à mourir. A cette question on peut répondre par le nihilisme, la révolte, le suicide. Cette question est l’étonnement initial de Camus, celui qui le mit en marche. Il décidera de vivre avec la conscience de l’absurde et imaginera même Sisyphe heureux.

Pour résumer, l’absurde résulte de l’impossibilité pour l’homme de réaliser ses aspiration à l’absolu, de sorte que toutes les valeurs données pour absolues apparaissent comme relatives, ce qui peut encourager une totale permissivité dont « Caligula » se prévaut. D’où le risque d’un nihilisme violent voire terroriste face auquel l’homme, comme l’avait dit le père de Camus, doit s’empêcher.

Camus consacrera nombre de ces œuvres à l’absurde : « Le Mythe de Sisyphe » (1942), « L’Etranger » (1942), « Caligula » et « Le Malentendu » (1944), « La Peste » (1947) dans lesquelles il décline tous les aspects de ce sentiment ; mythe sisyphe de albert camus - AbeBooks

- habitudes et agitation quotidienne qui réduisent la vie à un automatisme

- étrangeté et hostilité du monde

- caractère destructeur du temps

- certitude de la mort

- caractère irrationnel des évènements

- absurdité de l’homme.

« Sous l’éclairage mortel de cette destinée, l’inutilité apparait. Aucune morale, aucun effort ne sont à priori justifiables devant les sanglantes mathématiques de notre condition ».

Et pourtant l’homme cherche désespérément à donner un sens clair, si ce n’est définitif à sa vie.

Camus refusera le suicide, tout comme la croyance religieuse ou la divinisation de l’irrationnel, comme réponses. Il répondra, écrit-il, à l’absurde pour l’affrontement sans espoir au monde.

« Je tire de l’absurde, trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion ».

Ainsi vivre aura-t-il pour sens de regarder l’absurde en face ; la liberté sera de vivre « sans appel » ;  quant à la passion elle consistera à multiplier les expériences.  « Le présent est la succession des présents devant une âme sans cesse consciente, c’est l’idéal de l’homme absurde ».

Ainsi si tout est permis pour Karamazov,  au contraire pour Camus « l’absurde ne délivre pas, il lie. Il n’autorise pas tous les actes. Tout est permis ne signifie pas que rien n’est défendu ». C’est cette conscience qui conduira Camus à la solidarité.  Au« Cogito » de Descartes, soupçonné de solipcisme, il substituera « Je me révolte donc nous sommes » (« L’Homme révolté »).

Pop Sensation: Paperback 97: L'Étranger / Albert Camus ...

Au nombre des figues emblématiques de l’absurde il y a « L’Etranger » (1934) qui valut à Camus une notoriété fulgurante à Paris alors qu’à Alger il en ignorait tout.

L’alter, c’est à la fois l’autre, l’étrange et l’étranger, celui qui est même et autre à ses yeux et aux yeux des autres. Pareil à Socrate, Meursault est toujours dans un écart qui lui tient lieu d’observation. De son balcon il regarde des heures entières la foule qui passe. Le spectacle ne l’ennuie, ni ne l’intéresse, de même que la demande en mariage de Marie ou la mort de sa mère. Semblable à un nénuphar, il flotte à la surface des choses aussi contingentes qu’il l’est lui-même ou qu’était la vie de cet arabe qu’il aurait pu ne pas tuer si le destin ne s’en était mêlé et n’avait fait de sa vie une tragédie aux accents bethovéniens, les quatre coups du destin.

Dans la Préface de l’édition américaine, Camus en 1955 avait écrit « J’ai résumé « l’Etranger »… par une phrase. Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort ».

C’est l’éternelle question de l’innocent condamné. Meursault est un homme en vérité, c’est pourquoi il est condamné. Et Camus de préciser « Meursault pour moi, est un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres ». C’est la passion de l’absolu qui le tient tout comme Don Juan et Don Quichotte.

En février 1943 Sartre qui sera un temps l’ami de Camus, publie dans « Les Cahiers du Sud » un article « Explication de l’Etranger » où il explicite la notion d’absurde : « Qu’est-ce donc que l’absurde comme état de fait… le rapport de l’homme au monde… un divorce entre les aspirations de l’homme vers l’unité et le dualisme insurmontable de l’esprit et de la nature, entre l’élan de l’homme vers l’éternel et caractère fini de son existence ». Il consacre une deuxième partie de son article à l’impuissance conceptuelle et dans une troisième, il définit ce roman comme un roman voltairien. Mort, pluralisme des vérités, inintelligibilité du réel, hasard, tels sont les pôles de l’absurde.

C’est pourquoi poursuit Sartre, en se livrant à une analyse stylistique, la prose de Camus relève de la poétique de l’écart, du décalage, divorce, dépaysement. Le style inattendu, (l’emploi du passé composé) l’antihéros, l’absence d’histoire, l’effacement de l’auteur, sont autant d’étrangetés, pour le lecteur habitué aux romans classiques, préfigurant le nouveau roman. Du reste Robbe Grillet dans « Pour un nouveau roman » (1963) citera « L’Etranger » à titre de référence.

Bien que romancier à succès, Camus n’en reste pas moins préoccupé par l’Algérie et les années de braise qui déboucheront sur la guerre d’indépendance. Il tiendra des « Chroniques algériennes » (1939-1958) qui paraitront vingt ans plus tard dans « Actuelles III ». Il écrit pour « l’Alger républicain » et y dénonce la misère en Kabylie, nous y reviendrons. Il y adresse une lettre à un militant algérien, réclame une trêve pour les civils et ce faisant réplique par un démenti à ceux qui l’accusent de n’avoir pas parlé de l’Algérie (21).

Le ton en est compassionnel à l’égard des miséreux, ferme et accusateur à l’égard des responsables. Lors des « évènements » il viendra plusieurs fois en Algérie pour participer à des meetings où il aura besoin de gardes du corps. C’est à ce prix là qu’on défend la liberté et ses convictions.

Puis éclate la guerre, Camus est réformé. La guerre est l’actualisation de l’absurde, que le pacifiste Camus proclame dans  « Lettre à un ami allemand » où durant quatre lettres datées de juillet 1943 à juillet 1946, mais écrites cinq ans auparavant, il entame un dialogue avec un allemand (et non pas un nazi) auquel il prête une position nihiliste, or l’absurde ne justifie pas l’attentisme. Dans le « Cahier III » de 1939 (22) il adresse une « Lettre à un désespéré », il écrit :

« Vous avez quelque chose à faire, n’en doutez pas. Chaque homme dispose d’une zone d’influence plus ou moins grande… Vous pouvez persuader, dix, vingt, trente homme que cette guerre n’était et n’est pas fatale, que des moyens de l’arrêter peuvent être tentés ».

Patience, ténacité, détermination, telles sont les armes du pacifiste. Et de conclure « Comprenez donc qu’on fait la guerre autant avec l’enthousiasme de ceux qui la veulent qu’avec le désespoir de ceux qui la renient de toute leur âme ».

A la même époque Einstein essayait de convaincre Freud d’agir (23). Et toujours à la même époque il écrit un texte bref « Les Amandiers » (24) proposant un cheminement vers la paix, où il répète que la première chose est de ne pas désespérer, de ne pas céder à l’esprit de lourdeur dénoncé par Nietzsche auquel il opposait « la force de caractère, le goût, la dure fierté, la froide frugalité du sage ».

Camus repart à Paris où il avait déjà séjourné en 1937 mais alors qu’à cette époque il l’évoquait avec tendresse et émotion, maintenant en 1940, il la décrit comme haïssable, « tendresse et désespoir de ces ciels brouillés » et exaltante par « la terrible solitude. Comme remède à la vie en société », recouverte d’une monstrueuse buée, « une enflure informe et grise… ».

« Paris. Les arbres noirs dans le ciel gris

Paris. Les petits cafés à cinq heures du matin »

 

Cependant il fait à Paris des rencontres décisives, Malraux, Michel Gallimard, ami jusque dans la mort. Il se remarie à Lyon le 3 décembre 1940 avec Francine Faure. Ses conditions de vie sont difficiles ; engagé à « Paris soir », il suit le transfert du journal à Clermont Ferrand, avant, en 1940, d’entrer en résistance à l’intérieur du réseau « Combat », journal dont il sera le directeur jusqu’en 1947. L’ensemble des articles qu’il y publiera sont rassemblés dans « Actuelles » et s’étendent de 1944 à 1958 en incluant les « Chroniques algériennes ».

Il y évoque tous les combats, à travers le monde, pour la paix, la justice et la liberté, qu’il s’agisse de l’Espagne, des massacres de Sétif et de Madagascar, de la justice expéditive d’après guerre, de la relaxation de communistes grecs. Plus tard ce seront les répressions soviétiques qu’il dénoncera ainsi que les ravages de la colonisation en Algérie. Sa démarche est éminemment humaniste. Il n’hésite pas à dénoncer l’immoralité de la politique et l’enthousiasme que peut déclencher celle-ci, qu’il s’agisse des odieuses épurations d’après-guerre ou des bombes atomiques lancées sur le Japon. « On nous apprend… au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football ». Ce que Camus résume dans une formule lapidaire « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie » (25).

Il voit dès lors se profiler un choix qui est le nôtre « suicide collectif ou utilisation intelligente des conquêtes scientifiques ».

Un autre article « La chair » évoque la séparation dont souffrent hommes et femmes depuis cinq ans « Oui, cette époque, écrit-il, est celle de la séparation ». Or de juin ou juillet 1941 à août 1942 il avait fait un séjour à Oran où il situera la « Peste » (1947) dont l’un des thèmes majeurs est la séparation que génère la peste puisqu’elle impose la mise en quarantaine des pestiférés séparés de ceux qu’ils aiment.

Les pestiférés il en est aussi question lorsqu’en mai 1945 il rappelle à ceux qui préfèreraient l’oublier les camps d’extermination devenus camps de concentration des déportés politiques qui y croupissent après la libèration. « Les délicats y trouvent de la monotonie et nous reprocheront d’en parler encore ». C’est un cri que jette Camus, il y en aura beaucoup d’autres.

Il y aurait eu de quoi désespérer devant tant d’indifférence et de vilenies, mais il n’en est rien, l’homme de combat est un homme de courage. Dans « Pessimisme et courage » il définit la philosophie pessimiste comme « une philosophie découragée… pour ceux qui ne croient pas que le monde est bon, ils sont donc voués à accepter de servir la tyrannie ». Loin de générer le découragement le pessimisme éclairé stimule le courage de combattre dans « le siècle de la peur » où « quelque chose en nous a été détruit… ce quelque chose (qui) est l’éternelle confiance de l’homme, qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage de l’humanité » (26).

Dès lors le roman est défini par Camus comme « cet univers où l’action trouve sa forme, où les mots de la fin sont prononcés, les êtres livrés aux êtres, où toute vie prend le visage du destin. Le monde romanesque n’est que la correction de ce monde-ci, suivant le désir profond de l’homme. Car il s’agit bien du même monde » (27).

Entre 1942 et 1944 Camus achève le premier cycle, celui de l‘absurde qui comprend « L’Etranger » (15 juin 1942), « Sisyphe » (octobre 1942) et « Caligula » incluant « Le Malentendu » (1944).

 « Le Malentendu » qui est monté en juin 1944 au Théâtre des Mathurins et où Maria Casarès incarne Martha s’inspire d’un fait divers que Meursault en prison a lu dans un journal et qu’il juge à la fois invraisemblable et naturel. Un jeune homme revient dans sa famille, dont sa mère  et sa sœur tiennent une auberge, pour les faire bénéficier de la fortune qu’il a accumulée. Mais il ne se fait pas reconnaitre d’elles pour les observer. Vivant du meurtre de leurs clients qu’elles dépouillent, elles le trucideront avant qu’il se soit fait connaitre pour lui voler ce qu’il leur destinait. C’est ce que l’on nomme l’ironie du sort, comme si celui-ci prenait un malin plaisir à se moquer des hommes en faisant échouer leurs plans et leur prétention à donner un sens à leur existence.

La classe de Fabienne: Le Malentendu, Albert Camus

« Le Malentendu » sera certes un échec, critiqué par le Pape de l’existentialisme et sa compagne, mais qui lui aura permis de rencontrer Maria qui écrira dans son autobiographie « j’ai aimé et j’aime Camus parce que pris dans ses contradictions qu’il était le premier à dénoncer… il a employé toute son attention à ne jamais se laisser distraire de cette veine vive qu’il suivait à même la surface de la pierre... pour rester fidèle à sa passion de justice et de vérité » (28).

Il faudrait  lire toutes les pages que Casarès consacre à Camus tant elles cernent la mutité et l’éloquence de celui-ci, et soulignent la difficulté et l’ambiguïté de ses choix incarnées par celui de sa mère au détriment de la justice.

 « Quand il n’avait rien à dire il se taisait. Et son don-quichottisme ou sa sainte folie se tenaient tout entiers là ; s’il ne pouvait plus témoigner que par le silence, si la complexité des circonstances ou ses propres contradictions ne laissaient plus de place qu’à l’accommodement ou au mensonge, avant de crier, il osait, ce dément, mettre un bâillon dans sa bouche et rester muet ».

 Acculé à choisir entre la croyance qu’il avait en la justice et la défense de sa mère, menacée au nom d’une justice _ il choisissait de défendre sa mère ; c’était là ce qu’il avait trouvé – ce funambule entêté – dans le chemin qu’il poursuivait sur le fil ténu de sa vérité ; et je ne vois pas là en quoi on peut l’accuser de trahir son engagement, ni ce que cela ôte ou ajoute à l’idée même de la justice qui était la sienne ; je ne crois pas qu’il y ait là à discuter ou a commenter, si ce n’est qu’entre la justice et la vérité, il choisissait la vérité contre tout justice mensongère ; ou bien que, sans vérité, il ne pouvait y avoir pour lui que justice mensongère ».

 On comprendra pourquoi Camus a connu des passages dépressifs lui faisant désirer le suicide « Ce monde est fait pour qu’on  meurt » écrira-t-il dans ses « Carnets » car si tout est absurde alors tout, c’est-à-dire le pire, n’y est-il pas possible ? Comment donner du sens, autrement dit comment créer du bien, de l’ordre ? Comment guérir l’homme qui est en crise ? Et la question n’est pas d’ordre historique mais d’ordre ontologique. L’homme serait-il absurde ? Serait-il une ratée de la création, une tentative avortée, de quelque savant fou ? Si tel est le cas est-il responsable de ses choix, de ses égarements, qui le condamnent alors qu’il croit bien agir ? Comment lui faut-il dès lors agir, et même le faut-il ? A la façon de Carneade faut-il même renoncer à lever le petit doigt ? Et pourtant la souffrance ne peut laisser indifférent même si nos frères ne sont pas humains ?

Alors Camus ne renonce pas. Face à l’absurde il établit un programme qui concerne le politique, le philosophe, chacun d’entre nous et qui se résume en un mot : la révolte, au point de devenir, rappelons-le, le cogito des temps modernes « Je me révolte donc nous sommes ». La fraternité seule peut faire sens, non la révolte d’un homme isolé. C’est pourquoi Camus se reconnaitra dans le communisme en droit mais pas nécessairement en fait.

Après le cycle de l’absurde vient celui de la révolte comprenant les articles mentionnés de « Combat », « Prométhée » in « L’Eté » (1946) « L’Homme révolté » (1951),  « Les Justes » et « L’Etat de Siège », enfin « La Peste » (1947) qui symbolise ces choix cruciaux où l’homme se définit comme victime ou bourreau, lâche ou courageux, indifférent ou fraternel, nihiliste ou révolté.

Enfin le troisième cycle, inachevé, aurait été celui de l’amour si la mort n’avait emporté Camus avant qu’il n’achevât « Le premier homme ».

Albert Camus - La peste

Pour revenir à « La Peste », celle-ci prend des allures de mythe fondateur puisque le roman se « situe » in illo tempore, dans le grand temps des origines en l’occurrence celui du mal face auquel la geste des héros fondateurs prend une valeur paradigmatique et ce d’autant plus que la fin marque  l‘éternel retour du même. « Le jour viendrait où pour le malheur et l’enseignement des hommes la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse » (29).

Si la douleur (30) est destructrice elle est aussi ce grâce à quoi se construit une identité comme le souligne Camus pour lequel Oscar Wilde n’est devenu un écrivain qu’à la suite de son emprisonnement à Reading dont il a tiré « La ballade de la Geole de Reading » (1898) où apprenant ce qu’est la douleur il apprit à compatir à celle des autres et Camus d’en conclure :

« Vous ne devrez pas, vous ne devrez  jamais vous habituer à voir les hommes mourir à la façon des mouches comme ils le font dans nos rues aujourd’hui… ». Cet aujourd’hui retentit vivement dans nos oreilles tout comme les vers de Jehan Rictus que site Camus

« Merd’ ! V’la l’Hiver et ses duretés

… V’la temps ousque…

Les Borgeois, l’soir, vont plaind’ les Pauvres

Au coin du feu… après dîner ! » (31)

Qu’apprendre des fléaux de quelque nature qu’ils soient ?

« C’est qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer qu’à mépriser » mais aussi que chacun porte la peste en soi.

 Les années d’après-guerre ce sont aussi les années de bringue avec les copains du tout Paris, dont Sartre et Beauvoir qui vantent les « talents soulographiques de Camus ». Ils s’étaient rencontrés à la première des « Mouches », Beauvoir dans « La force de l’âge » (p 641-642) le relate ainsi que leurs engagements politiques. Mais, comme le souligne Camus, il ne fera jamais parti du sérail des agrégés de philo et on le lui fera comprendre dès 1947 d’autant qu’il clamera haut et fort n‘être ni philosophe ni existentialiste (32). Entre temps Francine est arrivée d’Algérie, ce sera la « rupture » de courte durée avec Casarès. Camus a son premier enfant suivi de ses jumeaux en 1945. Epuisé par ses multiples activités qui tournent à la dispersion permanente Camus s’effondre. C’est pendant ce repos forcé qu’il écrira « La Peste » (1947). Camus retourne en Algérie après trois ans d’absence. Le 8 mai est le jour des soulèvements de Sétif et Guelma. Il poursuit ses dénonciations de la situation qu’il avait commencée en 1939 et qui paraitront dans les « Chroniques algériennes » en 1958. Rappelons qu’il y relate ce dont il a été témoin en parcourant la Kabylie pendant trois semaines, l’atroce misère, la famine. On y mange des chardons, de l’orge sans accompagnement et l’on y meurt de faim. Camus analyse objectivement les causes  de cet état de fait, l’indifférence du politique, dont De Gaulle qui au sortir de la guerre a autre chose à penser. Alors le seul remède est la charité, dérisoire et inutile rétorque Camus dont les mots sont lapidaires pour fustiger la méprisable incurie de la France.

Plus tard lorsqu’il sera question de l’indépendance de l’Algérie, Camus optera pour l’assimilation et le droit de vote, tout en en appelant à la paix civile, tandis que Sartre réclamera l’indépendance. En tout cas Camus refusera d’entrer au gouvernement pour aider aux règlements de la crise algérienne.

 Camus commence à diriger la collection « Espoir » dans laquelle il fera paraitre « Asphyxie » de Violette Leduc, elle-même asphyxiée par Beauvoir, puis Bost, Grenier, Char, Simone Weil dont « L’Enracinement » aura une forte influence sur sa pensée libertaire (33). A son propos, il écrit « L’Enracinement et l’un des livres les plus lucides, les plus élevés, les plus beaux qu’on ait écrit depuis fort longtemps sur notre civilisation » (34).

Il publie aussi Jan Rictus déjà cité.

En 1946 il part pour New York en tant que délégué du gouvernement provisoire. En 1969 paraitra un texte « Pluies de New York » dont la description rappelle le poème « A New York » de Senghor, car s’il y est question de « gloire matinale et de grandeur du soir », si le son des files d’autos rappelle « le bruit des vagues » il y est aussi question de « prisons carrées » de brume grise et de « sépulcres d’une ville de morts ». Il faut dire que son arrivée est mouvementée, fiché come communiste, on commence par lui interdire l’entrée du territoire. N’en demeure que ses conférences sur la philosophie de l’histoire, la crise d l’homme, l’absurde ont un énorme succès. Mais après un rapide passage au Canada qu’il n’apprécie pas, Camus rentre en hâte.

Il déménage à nouveau, rue Séguier et décrira dans l’« Exil et le Royaume » Livre: L'Exil et le royaume, Albert Camus, Folio, Folio ... « Jonas ou l’artiste au travail », l’exiguïté de l’espace et la raréfaction de l’œuvre d’un artiste peintre qui est sans doute le double de Camus. Jonas ayant déménagé prévoit d’installer son atelier dans une pièce commode, haute de plafond mais au troisième enfant, il lui faut partager la pièce avec celui-ci. Les amis aussi s’imposent intempestivement et de renoncements en renoncements, il opte pour la plus petite pièce. Cependant  on l’envie « l’heureux gaillard », ses disciples sont légion étouffant sa créativité en envahissant son espace vital. Peu à peu ses ventes baissent, ses revenus avec. Il cesse alors toute activité pour réfléchir, il hante les cafés, se réfugie dans le silence. Puis rentre un jour chez lui chargé de planches pour s’installer un coin dans la soupente où « dans l’ombre de ce demi-silence… lui paraissait celui du désert ou de la tombe, il écoutait son propre cœur ». A quoi pense-t-il ? Au secret de l’art qui « n’était pas seulement celui de l’art ». La soupente devient son lieu de vie, il n’en descend plus, y dort, y mange. On ne lui rend plus visite. Que fait-il ? Son grand œuvre. Quel est-il une toile « entièrement blanche au centre de laquelle Jonas avait seulement écrit, en très petits caractères un mot qu’on pouvait déchiffrer, mais dont on ne saurait s’il fallait y lire solitaire ou solidaire ».

Jonas, comme son homonyme, est au fond du ventre de la baleine et l’œil de sa conscience l’interroge sur le choix qui le hante entre la solidarité qu’exigent ses frères humains et la solitude qu’impose l’œuvre. C’est aussi le choix douloureux et impossible de Camus.

Il se sent mal à l’aise à Paris, loin de l’Algérie, de sa mère, de ses frères. Au coeur de sollicitations et d’agitations, il se sent « cerné ». Cette même année « Combat » s’arrête en tant que journal indépendant. Camus « en a soupé du journalisme ».

En 1948 il rédige l’« Exil d’Hélène » dédié à René Car, thème déjà présenté à la fin de « L’homme révolté », « La pensée de Midi ». C’est le « tragique salaire » de Némésis dont Camus élabore la poétique au contact de Char. C’est le moment du retour de Camus à la poésie, c’est-à-dire à la création « Et maintenant la création peut être libre » écrit-il dans ses « Carnets » en 1951. Il fallait qu’il en eût fini avec les combats philosophiques pour que le verbe échappât au contrôle de la raison. Cela s’incarnera dans « Le premier homme » à la prose poétique fluide, tout en sensations fusionnelles avec la nature. « Quand on parle de poésie on est près de l’amour » d’un amour fraternel qui n’est pas seulement fraternité humaine, mais fusion naturelle et unité avec soi. Deus sive natura, il y a là quelque chose d’une mystique païenne sous le signe de Némésis qui rend une justice mesurée, car sans ordre nulle vie n’est possible. « Il sépara les eaux d’en haut et les eaux d’en bas », ainsi commence la création et Camus d’écrire dans l’ « Exil d’Hélène » que les Grecs ont équilibré l’ombre et la lumière. Après l’absurde et la révolte, l’une dérivant en nihilisme, l’autre en terrorisme, Camus doit trouver l’équilibre de ses engagements, comme de son œuvre, mais aussi du monde dans lequel il vit. « Némésis » devient un paradigme explicitant l’histoire européenne qui sans cesse franchit les limites et sombre dans la démesure, et ce faisant offre la voie d’une sortie de crise. Dans les poèmes de cette époque (pour « Némésis » 1959) Camus multiplie les antithèses, telle celle du cheval blanc et du cheval noir, références au char ailé de Platon, ou du plein et du vide, ou du refus du choix qui est choix, ou de la flamme de la glace pour répondre à la façon d’Héraclite à la question de l’être. Or l’être n’est pas un moi multiple, ou plutôt son unité tient à sa multiplicité qui lui confère sa dynamique à condition qu’elle soit maintenue dans la juste mesure car si on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, c’est cependant toujours la même eau qui coule.

Char proposera à Camus d’associer poèmes et photographies dans « La postérité du Soleil » dont il assurera la publication en 1965. Semblable à la « Signature des choses » de Boehme, le microcosme et le macrocosme s’y rencontrent, l’arbre s’y fait corps, la pierre garde la trace du pas, et l’herbe folle s’ébouriffe en chevelure. C’est le grand midi cyclique. « A chaque aurore le premier homme »

(35) (a) qui « Ici vit libre… car personne ne le sert ». « D’autres, écrit-il, après nous encore recevront sur cette terre le premier soleil, se battront, apprendront l’amour et la mort, consentiront à l’énigme et reviendront chez eux en inconnus. Le don de vie est adorable » (b). Et de conclure «  Nous trouverons l’audace de mourir content »(c) car, comme il conclut « L’exil d’Hélène », « La nature est toujours là… Elle oppose ses ciels calmes et ses raisons à la folie des hommes jusqu’à ce que l’histoire s’achève dans le triomphe de la raison et l’agonie de l’espèce » (36).

 A quarante quatre ans, 1957, Camus reçoit le Nobel pour son œuvre, quoiqu’il n’eût pas été candidat mais il a été plébiscité pour son œuvre et son engagement par Malraux, Pasternak, Beckett. Camus satisfait et en même temps épouvanté, ressent ce prix comme une castration. Ses détracteurs sont nombreux, on couronne, dit-on une « œuvre terminée » qui souffre d’une « précoce sclérose », l’humanisme de Camus est suranné, c’est un « écrivain de l’illusion ». Après la réception Camus est pris de panique, il se pense indigne du prix et se croit comme un usurpateur. Cependant il consacre sa conférence de presse à l’artiste et à son  service militaire obligatoire en vue de la défense de la liberté. « Pour faire resplendir fugitivement la vérité toujours menacée que chacun, sur ses souffrances et par ses joies, élève pour tous » (37).

Son état psychique se dégrade, il souffre d’une claustrophobie dont il ne sort qu’avec « Le premier homme ».

Malgré tout Camus ne cesse d’être un homme engagé comme en témoigne son œuvre théâtrale dont « Les Justes » et une adaptation des « Possédés » (38). Il demeure fidèle à ses engagements passés (Amérique Latine 1949, où il avait fait un séjour), en appelle à De Gaulle et Malraux, quoiqu’il ait refusé de devenir ambassadeur de France à Alger, pour libérer les prisonniers musulmans.

Enfin en mai 1959 il semble vouloir se poser à Lourmarin où il devient « Frère Albert OD » (de l’ordre des dominicains). Il se retire de plus en plus de la vie publique pour travailler et peaufiner la création du Nouveau Théâtre que subventionne Malraux.

Sa dernière apparition publique peu avant son accident se déroulera à Maynier d’Oppède le 14 décembre 1959, organisée par son professeur Monsieur Meyer.

La mort accidentelle de Camus en compagnie de son ami Gallimard l’aura empêché d’achever « Le premier homme » dédié « A toi qui ne pourras jamais lire ce livre », sa mère. Il consacre la première partie à la recherche du père sans lequel on ne peut devenir un homme ; et la seconde au fils ou premier homme, de sorte que se dessine une tripartition entre points de vue chronique, métaphysique et éthique. Sa  démarche est à la fois généalogique, archéologique et déconstructive car sous l‘homme du paraître il quête  l’homme de l’être, démarche déjà initiée dans « La Chute ».

Albert Camus | citizen zoo

Pour décider où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ainsi que pour savoir qui l’on est. Pour recommencer il fallait que Camus retournât à ses origines.

Il est temps maintenant que nous disions au revoir à Camus  pour que chacun puisse à son tour entamer ou poursuivre un cheminement avec lui, parce que le reste qui demeure est en le viatique, dans l’espoir que l’on

« Réconcilie le cœur douloureux des hommes et le printemps du monde ».

 

« Et bientôt, encore et après, les dents

 bleues et brillantes, Lumière ! Lumière ! c’est en elle que

 l’homme s’achève.

Poussière de soleil, étincellement d’armes,

Essentiel principe de corps et de l’esprit,

En toi les mondes se polissent et s’humanisent,

En toi nous nous rendons et nos douleurs s’élèvent…

 

Pressante Antiquité

Méditerranée, oh ! mer Méditerranée !

Seuls, nus, sans secrets, tes fils attendent la mort.

La mort te les rendra, purs, enfin. »

 

ANASTASIA CHOPPLET

Conférencière et philosophe

 

 

(1) Camus – L’homme révolté  - Folio Essais – p 382

(2) Camus – L’envers et l’endroit – La Pléiade T.I – p 49

(3) Max Pol Fouchet – Un jour je m’en souviens – Mercure de France - 1968

(4) Ce que conteste Camus dans ses  Notes de lecture de Cahier II p 204 « il assume le plus d’humanité possible précisément en tâchant de s’en éloigner ».

(5) Cahiers II p 207

(6)Toutes les références de cette page sont extraites de Albert Camus 2 – Paul Viallanex – Le Premier homme – Camus – Gallimard -1973

(7)  Camus – André Malraux – Correspondances et autres textes – N.R.F.- 2016

(8) Camus – Théâtre, Récits, Nouvelles – La Pléiade

(9) Camus – Révolte dans les Asturies – La Pléiade

(10) Hiroshi Mino – Le silence dans l’œuvre d’Albert Camus – Librairie José Corti – 1987

(11) Camus – La mort heureuse in Cahiers n°1 – Gallimard

(12) Camus – L’envers et l’endroit 

(13) Camus – La mort heureuse – op. Cité p 105

(14) Camus – L’envers et l’endroit – La mort dans l’âme

(15)Camus – Dans l’Eté « Le minotaure ou la halte à Alger »

(16)Marcelle Mahasela – Les villes d’Albert Camus – Article sur internet

(17) Pouchkine – Poésies – N.R.F. – 1994

(18) Pour l’ensemble des adaptations à l’époque voir sur internet  loocks.google.fr La passion du théâtre Camus à la scène – Annexe 1

(19) Camus – La mort heureuse – op. Cité p 142

(20) Texte disponible sur internet

(21) Ces chroniques occupent deux cents pages dans l’édition de La Pléiade

(22) Camus –  Carnets I – 1935-1942 – Cahiers III « Lettre en un désespéré » - Folio 1962-2013

(23) Einstein – Freud – Pourquoi la guerre - 1934

(24) Camus – Nouvelle incluse dans l’Eté

(25) Camus –Actuelles I, XI – La Pléiade

(26) Camus – Actuelles Ni victimes, ni bourreauxLe siècle de la peurLa Pléiade

(27) Camus – L’homme révolté – p 328 – Folio - Essais- 1951

(28) Résidence privilégiée – Op. Cité – p 389

(29) Quelques références littéraires sur ce thème : Melville – Moby Dick ; Defoe – Journal de l’année de peste ; La Bible – Deutéronome, Lévitique, Exode, Livres de Jérémie et Ezéchiel ; Thucydide – Le Decameron ; La Fontaine – Lucrèce in De rerum Natura ; Antonin Artaud – Le théâtre et la peste

(30) Signalons parmi les livres parus à la même époque – André de Richaud – La douleur – Grasset – les Cahiers rouges – 1931

(31) Jehan Rictus (1867-1933) – Les Soliloques du PauvreL’Hiver

(32) Voir sur internet l’article : L’existentialisme et la politique Sartre-Camus

(33) Michel Onfray – L’ordre libertaire – La vie philosophie de Camus – J’ai lu – 2012

(34 Camus – Textes complémentaires – L’homme révolté – La Pléiade – Essais – p 1700

(35) Camus – La Postérité du Soleil a) p 24 – b) p 32 – c) p 64 -    N.R.F. – 2009

(36) Op. Cité p 855 - La Pléiade

(37) Camus – Discours du 14 décembre 1957

(38) A partir de 1953, il mettra en scène : Les Esprits – La Dévotion de la croix de Caldéron – Le Chevalier d’Olmedo de Lopez de Véga – Les Possédés 1953 – Requiem pour une nonne de Faulkner – Etat de Siège 1948 – Révolte dans les Asturies – Les Justes